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Les articles       

La Com?die urbaine
de
S?bastien Doubinsky
Hors Commerce
14.90 €


Article paru dans le N° 057
Octobre 2004

par Camille Decisier

*

   La Com?die urbaine

Attachants, ridicules, les protagonistes de cette " Comédie urbaine " en trois actes s'attaquent à leurs rêves. C'est bien de nous qu'on parle.

Un poète tente sans désespérer de se faire publier, quitte à s'approprier malgré lui le destin de García Lorca. Un barman nommé Patrick poursuit son amour jusqu'à Copenhague et, dans le bus qui le ramène bredouille à Paris, trouve grâce à Steve McQueen la recette du cocktail qui fera sa fortune. Après cinq échecs successifs au Deug de philosophie, un fils de famille renonce à la pensée pour l'art vivant grâce à trois sorciers haïtiens dans un garage pourri en Provence.
Tous sont les acteurs d'une comédie urbaine qui ne prétend rien de plus que mettre en scène notre propre existence. Une ambition qui pourtant ne se dévoile pas avant d'atteindre son but, nous laissant troublés et comme un peu émus d'avoir été ainsi mis à nu.
Doubinsky pratique l'impressionnisme, par petites touches teintées d'humour et d'émotion, judicieusement distillées ; et ses images sont belles, simplement. " Dans la rue il est neuf heures et les pigeons roucoulent comme des bourgeois au cinéma. " Cette comédie n'est une que pour ceux qui la jouent. Et nous la jouons bien, nous qui poursuivons avec plus ou moins d'acharnement nos rêves, quitte à devoir jouer un rôle qui nous dépasse. Sans flatterie, sans méchanceté, grâce au seul effet de la résonance, il tient le difficile pari de nous faire rire. De nous-mêmes. " Dans les impasses, des deals se concluaient à la sauvette, tandis que sur les bords des trottoirs, des branchées bourrées s'asseyaient pour se vomir entre les jambes en gémissant "Maman, maman, c'est la dernière fois que je bois des mojitos". La nuit était chaude et plaquait ses mauvaises odeurs sur le côté comme des cheveux sales. Je rentrais chez moi. J'étais seul. J'étais triste. C'était merveilleux. "
Sébastien Doubinsky écrit bien. Avec assez de pudeur pour panser les blessures de ses personnages, qui souffrent d'une souffrance banale, quotidienne, précise et flottante à la fois : comment être soi malgré soi ? Comment trouver le chemin vers l'autre, jusqu'à soi ? Il sait restituer, bruyamment ou dans le silence le plus complet, les tribulations de ces êtres en apprentissage de leur propre liberté. On reste presque perplexe devant une telle acuité. Car Doubinsky, né en 1963, pourrait être le père biologique de Patrick, Nando, Monime et les autres, qui s'agitent tous dans les sphères bouillonnantes de la vingtaine. En effet, il les imagine moins qu'il ne les enfante, les materne, puis les livre à eux-mêmes, assiste attendri ou agacé à leurs tâtonnements vers l'autre, puisque tout se résoudra dans cette altérité. Peut-être l'art, qu'il soit celui de Schopenhauer, du haïku ou du Bloody Mary, n'est-il qu'un préliminaire à cette rencontre fondamentale, qui nous affranchira de toutes les formes détournées de la communication, puis de l'art lui-même. Peut-être. Rien n'est définitif chez cet auteur, anarchiste, professeur au Danemark, qui, sans s'attacher à aucune morale, sait se défaire du libertarisme pour prôner la liberté laissée à chacun de se définir individuellement. Rien non plus de vraiment politique dans ce recueil, mais des clins d'oeil à diverses formes de révolutions (dont la libération de la poésie, à grand renfort de vinasse ; dont la libération sexuelle masculine, étonnamment bien rendue), avec le recul juste nécessaire pour ne pas céder à la dérision.
" Je voulais montrer la vie ma vie, donc telle qu'elle était, sans fioritures ni enjolivures. Cependant et c'était nouveau il me semblait que pour décrire mon existence en ce moment précis, j'avais besoin de passer par celle des autres. De "Monime seul parmi les hommes", le sujet glissait inexorablement à "Monime parmi les hommes". Ce n'était certes qu'un mot de moins dans l'histoire, mais cette disparition était comme un cadenas qu'on aurait brisé pour faire sortir un prisonnier. "
Il n'y a pas à dire, c'est bien de nous qu'on parle.

La Comédie
urbaine

Sébastien Doubinsky
Hors-Commerce
255 pages, 14,90 e

La Com?die urbaine de S?bastien Doubinsky

 

 

 

 

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Camille Decisier

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