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Les articles       

Les Compagnons du Verre à soif
de
François Vignes
Gallimard
15.24 €


Article paru dans le N° 023
juin-juillet 1998

par Eric Dussert

*

   Les Compagnons du Verre à soif

François Vignes consacre un roman au poète André Laude disparu en 1995. Contre la solitude engendrée par une société malade, Les Compagnons du Verre à soif préconisent le recours au vin et à la fraternité.

Corresponsable des éditions Table rase avec Jean-Pierre Biatarana, écrivain intermittent, François Vignes ne se dévoile pas aisément. Il est né en 1948 à Bordeaux mais préfère garder pour lui le parcours qui l'a amené jusqu'aux Compagnons du Verre à soif. Hommage amical et signal de détresse, il s'agit d'un roman à clefs dont certaines masquent à peine André Laude -page 207 figure même un beau poème inédit de ce dernier, L'Ode à Oum Kalsoum- ou Yves Martin. On y croise dans un Paris définitivement balayé par la modernité le petit monde des poètes et des bistrotiers tel qu'il existait dans les années 1980 : André Hardellet, Gérald Neveu et les autres.
Lauréat du tout nouveau prix Georges-Brassens décerné lors du Salon du livre de Paris, François Vignes a été couronné par un jury (Robert Sabatier, Alphonse Boudard, Louis Nucéra, Vincent Ravalec...) qui a su apprécier les vertus revigorantes de sa prose gaillarde. Aussi soigneux dans le choix des épithètes que dans celui des bons crus, François Vignes est un homme d'images et de formules qui fonde ses repères sur un mélange adroit de l'ivresse et des amitiés partagées.
Qu'est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre?

Au départ, le besoin d'écrire. J'écris un peu quand ça vient. Ça peut me prendre le matin dans le R.E.R. Un bout de phrase, une phrase entière. Si la phrase ne se perd pas dans les sables du salariat, je la note le soir en rentrant chez moi et ça finit par faire un chapitre. Souvent je retrouve au fond de mes poches des tas de bouts de papier. Comme je ne me prends pas pour un écrivain à temps complet, je ne pense pas forcément à vider mes poches. Ce livre s'est fait dans le plaisir, c'est l'essentiel.
Pourquoi le personnage d'André Laude s'est-il imposé comme l'élément majeur du récit?

Il me fallait un fil conducteur. Je voulais un poète, un lieu de haute solitude. J'ai fréquenté Laude pendant une vingtaine d'années et son personnage m'habitait trop pour qu'il ne s'impose pas. C'était un personnage fort, d'une grande puissance et d'un grand courage dans la vie. Il galèrait pourtant. C'était un type hyperdoué qui avait l'art de se hisser sur les plus hautes branches pour les scier aussitôt.
Vous le peignez comme un conteur émérite. Laude était-il aussi fantasque?

Il avait le Verbe. Souvent, il venait chez moi et racontait à mes filles un conte pour enfant qu'il avait écrit, Les Aventures de Planti l'ourson (Télédition, 1975) dont il était capable d'inventer à chaque visite de nouvelles versions.
N'était-il pas également critique littéraire?

Un critique littéraire fabuleux, au Monde notamment, un voyant! Je me souviens qu'on lui a commandé dans l'urgence un essai sur les répercussions du surréalisme en Europe de 1920 à 1970. Les éditeurs l'ont mis sous perfusion avec des bières et une machine à écrire et il a tapé pendant quatre jours et quatre nuits un texte qui fait encore référence. En fait, il fallait qu'il soit bien, entouré d'affection. En même temps, il ne la supportait pas. Mon livre contribue à éviter qu'il tombe définitivement dans l'oubli et je compte d'ailleurs rééditer les deux titres qu'il avait donnés à la Table rase, Roi mort, roi nu (1983) et Rituels 22 (1989). C'était un grand poète en perpétuelle perfusion avec la planète, toujours du côté du perdant. Il est mort d'une overdose d'indifférence.
Au fond, votre sujet c'est "
la vraie douleur, l'ultime solitude"?
Un matin j'ai croisé le regard d'une jeune femme, forte, quelconque, meurtrie par la vie. Je suis sorti du métro -je n'aime pas qu'on me voie écrire, c'est un acte bizarre- et j'ai noté cette phrase : "La nuit elle dormait les deux mains entre les jambes". Le soir j'ai réanimé la phrase et le chapitre est venu tout de suite. J'ai été nourri par le regard des gens. Il y a deux mots qui comptent : liberté et fraternité. C'est banal mais je crois que leur absence rend la société malade. Le glacis des chiffres perfuse la planète, les concierges connaissent le taux de l'inflation mais tout le monde se replie sur soi. Ma religion c'est la fraternité.
L'univers du bistrot, le vin et ce que vous nommez
"la fraternité viticole" sont-ils le remède à ce mal?
Le vin c'est de la poésie, une façon de se désinhiber. C'est une façon de parler à l'autre donc de sortir de soi. Le café que j'ai nommé le Verre à soif se nomme en fait le Rendez-vous des amis.
Cela vous ramène-t-il à l'univers de Fallet, de Doisneau, au
Vin des rues de Robert Giraud?
Ah, Vidalie, Hardellet, Blondin! J'éprouve une grande consanguinité avec ces gens. Ecrire c'est une façon d'aller au rendez-vous de la mélancolie, une nostalgie.
Votre livre démontre que vous avez le sens de la formule. D'où viennent les "
grands fauves de comptoir"?
Cette expression évoque une génération disparue qui allait vraiment au bout de ses nuits. Aujourd'hui qu'est-ce que c'est triste les gens qui picolent! Avec Laude et tous ceux de cette époque les soirées pouvaient être très festives et toujours très fraternelles. Le soir, on prenait d'assaut le palais d'hiver! On faisait sauter la banquise!
Vous évoquez encore "
les grands transparents". Qui sont-ils?
Ce sont les poètes surréalistes qui m'ont porté dans ma jeunesse. Contrairement à Breton, je n'exclus aucun surréaliste. Je suis le Robert Hue du surréalisme. En fait, je ne suis pas surréaliste à proprement parler mais c'est une poésie qui me touche.
Un de vos personnages se nomme Francis Vigier. Votre double à quelques lettres près?

Mais non. Tout le monde me fait la remarque. Moi, je trouve que ce Vigier est un peu coincé. Et la biographie a un côté Zola que je n'aime pas. Je préfère la rue, la vie. Je suis un piéton et j'ai rencontré Laude dans la rue.
Comme Michel Houellebecq dans son livre
Extension du domaine de la lutte, ne pointez-vous pas une autre maladie sociale : celle du langage?
Evidemment. Elle est générique. On parle de communication mais on ne communique plus. Tout le monde jargonnise. Il n'y a que les grands textes poétiques qui font le ciment de la langue. Notre société vit dans le marketing et la big money, moi je spécule mais, comme mes personnages, je spécule sur l'or du temps.

Les Compagnons du Verre à soif
François Vignes

L'Atelier du Gué
(11 300 Villelongue-d'Aude)
221 pages, 100 FF

Les Compagnons du Verre à soif de François Vignes

 

 

 

 

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