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Les articles       

La Connaissance de la douleur
de
Carlo Emilio Gadda
Points-Seuil
6.50 €


Article paru dans le N° 058
Novembre-décembre 2004

par Didier Garcia

*

   La Connaissance de la douleur

Portrait d'un ingénieur en animal furieux, vorace, désespéré, et peut-être matricide. Le chef-d'oeuvre du romancier italien.

Il y a des écrivains dont la biographie n'est d'aucun secours pour la compréhension de l'oeuvre. Pour Gadda (1893-1973), c'est exactement l'inverse. Une bonne partie de son oeuvre, et La Connaissance de la douleur en particulier, trempe ses racines dans le terreau intime de sa vie.
Carlo Emilio Gadda est issu d'une famille de notables milanais. En 1917, il est fait prisonnier à sa libération, il apprend que son frère compte parmi les victimes de la Guerre. Il commence une thèse sur Leibniz, que sa mère lui fait interrompre pour des études d'ingénieur, métier qu'il va ensuite exercer en Sardaigne, en Argentine, en Lorraine, à Milan, et pour finir au Vatican. La fin, c'est-à-dire l'année 1950, lorsqu'il devient journaliste stagiaire pour la RAI. Entre-temps, sa mère s'est éteinte, le laissant seul avec une haine qu'il évacuera par écrit. Quant à son oeuvre, amorcée entre les années 1920 et 1930, elle va accumuler essais, nouvelles et récits, notamment L'Affreux Pastis de la rue des Merles (1957), avec son intrigue policière farfelue, et La Connaissance de la douleur, pour lequel il obtient le Prix international de littérature en 1963.
Rédigée de 1938 à 1941, La Connaissance de la douleur paraît partiellement en revue, puis, lors de sa réédition en 1970, Gadda ajoute à la fin du roman deux chapitres écrits trente ans plus tôt mais à peine retouchés. Le dernier d'entre eux, enraciné autour du meurtre de la mère du héros, est inachevé (on estime qu'il lui manque une dizaine de pages, dix pages qui privent le lecteur de l'identité du meurtrier).
Pour l'essentiel, ce roman-là est un portrait : celui d'un hidalgo, entendez un bourgeois (ce qu'était Don Quichotte), vivant au Maradagàl, état limitrophe du Parapagàl, tout deux nés de l'imagination de Gadda et situés quelque part en Amérique latine, non loin de la Cordillère des Andes. Alter ego de l'auteur, Gonzalo Pirobutirro d'Eltino est ingénieur ; il exècre sa mère, qu'il blâme pour l'argent qu'elle dilapide en payant des bons à rien. Ajoutez à cela qu'il est célibataire, affligé d'une gloutonnerie digne d'un Gargantua, mais alors un Gargantua devenu gourmet, et qu'il est capable de toutes les folies, par exemple piétiner le portrait de son père défunt, et pourquoi pas de trucider sa propre mère (quand cette dernière se trouve victime d'une tentative de meurtre, c'est évidemment sur lui que le lecteur porte ses soupçons).
Pour l'essentiel donc, il s'agit d'un portrait. Pour le reste, la question est plus délicate. C'est qu'on ne comprend pas tout et en un sens, c'est tant mieux : où seraient le plaisir, et la qualité d'une oeuvre, si tout se donnait dès la première lecture ? Ce que l'on comprend, ou devine, c'est que Gadda a fréquenté ce qu'il y a de meilleur dans le patrimoine littéraire mondial. Ça se sent. Mieux encore, ça se voit : vous avez là du Cervantès, là du Rabelais, ici sans doute du Sterne, c'est-à-dire ce à quoi Joyce est allé lui aussi se frotter. Sans oublier la littérature italienne. Fort d'une telle culture, il a tout jeté pêle-mêle dans la même phrase, sans trop se soucier de son lecteur. Comme le remarque François Wahl dans sa note pour l'édition française : " À chaque instant, le texte de Gadda fait reposer sur la pointe brute du fait une pyramide de culture ". Comprenne qui pourra.
Dès l'incipit de ce roman (quinze lignes abruptes), on comprend que la tâche sera rude, qu'il va falloir s'armer de courage, se montrer opiniâtre. En un mot : s'accrocher. Dans l'éloge funèbre qu'il rédigea à l'occasion de sa mort, Pasolini notait que " dans chaque phrase de Gadda, on peut voir le fulgurant résumé de l'histoire linguistique et donc de l'histoire tout court de l'Italie. Il y a le XIVe siècle, la Renaissance, le baroque, le classicisme, le romantisme, et le XXe siècle : parfois en six lignes seulement. " Il est vrai que dans ses phrases rien n'est jamais simple : tournures dialectales (jamais ou rarement traduites), virtuosité verbale, érudition... Même la ponctuation n'y est pas très orthodoxe, Gadda juxtaposant les deux points comme d'autres enchâssent les virgules : " Je ne crois pas au veilleur de nuit : qui se glisse : comme une ombre : juste pour enfiler son ticket : dans la serrure de la grille : qui a deux cent cinquante villas, et bosquets annexes, à vélocipéder tout au long, dans le noir : disséminés à travers trois ou quatre communes ". Au final, on tient un roman baroque, surchargé mais brillant, encombré de bizarreries, mais dans lequel il fait bon flâner. Et lorsqu'on le quitte, on sait n'être pas encore familiarisé avec cette phrase indocile, aux manières inhabituelles (tous ces infinitifs par exemple qui se transforment en noms), ses brusques réorientations, qui sont autant de virages à 90° que le lecteur parvient non sans mal à négocier. Quand il y parvient. Ce qui n'est pas fréquent.
Qu'à cela ne tienne. La Connaissance de la douleur a la consistance des grands romans de son siècle (de ceux de Joyce à ceux d'Arno Schmidt). De ces monuments sur lesquels il faut revenir, chaque nouvelle lecture les révélant davantage, sans pour autant les épuiser.

La Connaissance
de la douleur

Carlo Emilio
Gadda
Traduit de l'italien par Louis Bonalumi et François Wahl
Points Seuil
272 pages, 6,5 e

La Connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda

 

 

 

 

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Didier Garcia

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