Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Le Facteur de Pirakerfa
de
Salvatore Niffoi
Zulma
12.50 €


Article paru dans le N° 057
Octobre 2004

par F.M.

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   Le Facteur de Pirakerfa

1818 : cela fait quelques années que Joseph Jacotot poursuit une carrière sans tache ni fracas à l'université de Dijon, où il enseigne la rhétorique. Le voilà exilé au moment de la Restauration ; qu'à cela ne tienne, le vertueux professeur peut compter sur la légendaire et belge hospitalité de Louvain, où l'université lui propose gracieusement une chaire de lecteur. Sans savoir qu'elle se prépare à y installer un expérimentateur insensé, qui d'ailleurs l'ignore tout autant qu'elle. Il faut croire que les leçons de Jacotot présentent un attrait suffisant pour que s'y pressent les étudiants, parmi lesquels un bon nombre sont complètement ignorants du français. Comment alors transmettre en bonne et due forme un savoir, alors qu'on ne parle pas soi-même la langue de ses élèves ? C'est cet invraisemblable défi que relève Jacotot, inaugurant par là une méthode pédagogique aussi salutaire que stupéfiante.
On boira assez vite sa honte à méconnaître le nom de Jacotot. C'est que la tradition s'est débarrassée de son encombrant souvenir, selon la règle tacite qui commande de faire disparaître tout ce qui promet une émancipation. Rancière se charge alors de faire les poubelles de l'institution, dont il fait émerger la figure du " maître ignorant ". Il en ressort une biographie intellectuelle tout à la fois rigoureuse et drôle qui nous plonge au coeur de la guerre idéologique que se livrent le ministère de l'Instruction publique et Jacotot. L'histoire de sa disgrâce confirme, s'il en était besoin, l'étroite intimité qui peut exister entre le pouvoir politique et l'éducation officielle. Socrate en avait déjà fait les frais, lui qui fut accusé de corrompre la jeunesse ; pas mieux pour Jacotot, excommunié par le délégué du ministère : " Qu'on chasse cet homme de notre pays (...). C'est un devoir sacré d'anéantir des maîtres de cette sorte, de supprimer ces écoles de ténèbres. " Quel fut donc son crime ? D'avoir vécu un succès retentissant en enseignant la liberté à ses élèves : " l'université de Louvain s'inquiétait de ce lecteur extravagant pour qui l'on désertait les cours magistraux en venant s'entasser le soir dans une salle trop petite à la seule lueur de deux bougies pour s'entendre dire : "Il faut que je vous apprenne que je n'ai rien à vous apprendre" ". Il ne s'agissait ni d'une provocation dirigée contre la grand-messe des leçons universitaires, ni d'un paradoxe de professeur égaré, mais d'une formule qui révélait quelques vérités fondamentales. Le système pédagogique traditionnel présuppose l'inégalité des intelligences, que s'affairent à défendre les spécialistes des proéminences crâniennes : " celui-ci, disent-ils, a la bosse du génie ; cet autre n'a pas la bosse des mathématiques ". Il faut, d'après Jacotot et selon le mot de Rancière, " laisser ces protubérants à l'examen de leurs protubérances ", et " reconnaître le sérieux de l'affaire ". Car on peut trouver là occasion de se cogner les bosses contre les murs des établissements scolaires, ou plutôt d'y cogner celles des " maîtres explicateurs ". Le qualificatif vise tous ceux qui acquiescent au principe de l'autorité : déposséder l'élève de son désir d'apprendre par lui-même, l'établir dans une position d'incapacité fondamentale telle que la médiation d'un être supérieur lui devient absolument nécessaire. Supprimons donc cet intermédiaire, murmure la raison ; conservons-le coûte que coûte, et octroyons-lui une miette de notre pouvoir, susurre l'institution.
Ainsi Jacotot découvrit-il fortuitement que pour ses contemporains, la finalité de l'explication n'était pas la connaissance mais l'" abrutissement ". Fin de l'histoire, il ne pouvait avoir de disciples : " Le Fondateur l'avait bien prédit : l'enseignement universel ne prendrait pas. Il avait ajouté, il est vrai, qu'il ne périrait pas ", s'échappe dans un sourire Rancière.

Le Facteur de Pirakerfa de Salvatore Niffoi

 

 

 

 

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F.M.

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