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Les articles       

L' Ecrivain le plus libre
de
Cécile Guilbert
Gallimard
22.50 €


Article paru dans le N° 055
Juillet-août 2004

par Eric Naulleau

*

   L' Ecrivain le plus libre

Ce que Shandy nous dit n'a rien de triste. Parution de " L'Écrivain le plus libre ", troisième exercice d'admiration de Cécile Guilbert.

L'Écrivain le plus libre est un ouvrage savant. Mais il ne s'agit pas ici à proprement parler d'érudition, encore que Cécile Guilbert connaisse sur le bout des doigts tout ce qui s'est écrit sur Laurence Sterne des deux côtés de la Manche. Non, il se trouve seulement qu'à force de fréquenter ceux qui ont lu tous les livres, notre exégète en est arrivé à la conclusion que la chaire est un peu triste. C'est dans l'art de la composition qu'elle use de toute sa science, ce qui nous vaut une organisation en " chapitres tantôt activés, tantôt désactivés ", et, au tiers du livre, la singulière invitation faite au lecteur " désireux de poursuivre la lecture de la biographie de Laurence Sterne " de se reporter " directement à la page 237 ".
Tenante du titre de l'essayiste la plus libre, elle s'efforce de reprendre son bien au roman et confie d'ailleurs en passant qu'un précédent essai sur Saint-Simon (Saint-Simon ou l'encre de la subversion, Gallimard, 1994) avait débuté sous forme d'une fiction, dont le personnage principal tenait le milieu entre l'auteur des Mémoires et... Guy Debord (lui-même objet d'un Pour Guy Debord en 1996). Brouillage des genres, variations typographiques, iconographie décalée, irruption du corps de l'auteur étudié dans le corps du texte étudiant, crâne identifié comme celui de Laurence Sterne exhibé en page 56 et utilisé par la suite en manière de bélier pour enfoncer les trompe-l'oeil d'une prétendue modernité littéraire. Liberté grande, décidément.

L'Écrivain le plus libre est un ouvrage très complet, mais parlons tout d'abord de ce qui n'y figure pas, à commencer par l'origine de votre intérêt pour Laurence Sterne...
J'ai eu tout d'abord un intérêt de simple lectrice pour Sterne, dont j'ai découvert Tristram Shandy dans l'ancienne traduction de Charles Mauron. J'ai été captivée mais en voulant approfondir cette lecture j'ai découvert qu'il n'existait à peu près rien sur lui en français, ni études ni biographies, même s'il s'agissait d'un écrivain culte dont parlaient de nombreux autres écrivains. Au fil de mes recherches, il m'est apparu non seulement que Laurence Sterne méritait qu'on parle de lui mais qu'il présentait un intérêt particulier pour l'époque contemporaine, qu'il pouvait en quelque sorte servir de combustible pour ranimer les débats d'aujourd'hui autour de la fiction.

Qu'est-ce qui vous a séduit d'emblée chez cet écrivain ?
La légèreté, la drôlerie, l'humour et l'absence de névrose. Le gai savoir, l'idée d'utiliser la pensée comme quelque chose de libérateur, plein d'allégresse, et non pas comme un étouffoir. C'est une idée qui me tient à coeur en tant qu'écrivain, celle qu'on peut s'arracher au biologique, au familial, à la névrose en tout cas, c'est ce qu'il faut tenter selon moi. Bien entendu, c'est quelque chose qui ne m'est pas apparu d'emblée, mais s'est imposé lecture après lecture, où je découvrai chaque fois du nouveau.

Avez-vous tout de suite décidé de la structure si particulière de votre essai ?
Non. Ce qui m'est venu tout de suite, et qui peut être considéré comme une forme d'arrogance, c'est l'adresse inaugurale, le coup de fouet au lecteur. J'avais comme on dit envie de secouer le cocotier, d'ailleurs j'aime bien me castagner, j'aime l'énergie qui passe dans les pamphlets même s'ils ne sont pas toujours réussis. Et puis cela permettait d'inscrire mon propos dans l'époque, de ne pas le circonscrire au dix-huitième siècle. Je voyais la partie autobiographique, scindée en plusieurs chapitres, comme une manière de devoir envers le lecteur, une simple obligation de situer un peu le personnage et de raconter sa vie. Mais le coeur de l'affaire et du livre, ce qui est devenu la conversation avec le spectre de Laurence Sterne, m'a donné beaucoup plus de mal. Pour exposer les nouvelles significations de Tristram Shandy, dégagées du pacte d'interprétation traditionnel, c'est-à-dire d'un côté l'humanisme et de l'autre le post-modernisme (fascination pour l'avant-garde, pour l'objet littéraire, etc.), j'avais dans l'idée d'écrire un essai universitaire plutôt classique. Mais à l'usage, il s'est avéré que tout ce que j'écrivais dans cet esprit s'effondrait par rapport à ce que je citais du texte de Sterne, enjoué, endiablé, dans le style de la conversation. Et puis un jour, précisément le 2 août 2003 ainsi qu'indiqué dans le livre, j'ai eu l'idée du dialogue avec Sterne. Faire revenir celui-ci de l'éternité complétait bien mon dispositif et permettait en outre une vue d'ensemble de la littérature, une dimension rhétorique et polémique.

À propos de polémique, vous n'entrez pas du tout dans les débats autour de la nouvelle traduction, souvent discutée, de Tristram Shandy...
La nouvelle traduction de Guy Jouvet est non seulement pleine de vie, mais elle permet aussi de mieux comprendre pourquoi Laurence Sterne était considéré comme un prince de l'humour, ce qui apparaissait beaucoup moins évident dans l'ancienne version de Charles Mauron. J'ai été un temps très enthousiaste pour le travail de Jouvet, jusqu'à ce que je discerne moi aussi une certaine tendance à la surtraduction, au point que certains ont parlé d'adaptation. Il n'empêche que l'aventure est belle, et l'effort louable plus particulièrement en ce qui concerne le rétablissement de la ponctuation originale on sait l'importance du tiret chez Sterne ou la restitution des mots-valises. Et puis Jouvet lève de fort beaux lièvres dans l'appareil critique.

Toujours à propos de polémique, vous n'y allez en revanche pas de main morte dans votre adresse au lecteur au sujet du roman...
Oui, je m'amuse de ce que j'appelle le totem-roman. Le roman est certes le genre qui permet la plus grande liberté, une forme susceptible d'accueillir toutes les autres formes, poésie, dialogue, pensée ou fragment, mais l'étiquette sert aujourd'hui à promouvoir une marchandise littéraire. Tout le monde écrit des romans, il faut absolument en écrire, moyennant quoi on assiste à une avalanche de saloperies qui paraissent sous ce nom et constituent une forme d'escroquerie.

Mais qu'est-ce qui vous irrite particulièrement dans le roman contemporain ?
Le subjectivisme forcené qui consiste à penser que si on étale ses tripes ou son intimité, on va forcément écrire quelque chose d'intéressant. Sans aucune médiation de la pensée dans le langage. Je veux bien qu'on écrive ses sensations, ses histoires, mais encore faut-il trouver une langue, une forme qui les fassent accéder à autre chose que le ressentiment ou la complainte névrotique. Dans la littérature, il y a avant tout du sens et de la pensée. C'est sur ce point qu'achoppent bien des débats contemporains et je crois pour ma part que le terme générique le plus intéressant serait celui de " fiction ".

On est là très loin de l'entreprise de Sterne, une entreprise que vous qualifiez de " subversive ", un adjectif bien galvaudé de nos jours...
Lorsque je cite la phrase de Guy Jouvet selon laquelle Tristram Shandy représente " l'entreprise de subversion la plus phénoménale de toute l'histoire littéraire ", c'est en référence à une opération très précise. Celle qui a consisté pour Laurence Sterne à créer un personnage fictionnel ou plutôt autofictionnel puisqu'il s'agit d'un double de l'auteur, le prêtre Yorick auquel il prête tous les traits de sa personnalité (Sterne était pasteur), à infuser dans Tristram Shandy un sermon véritablement prêché dans la réalité avant de se réengendrer en attribuant ses propres sermons à Yorick, un personnage lui-même issu de Shakespeare. Voilà où se trouve la subversion, il ne s'agit pas de prétendre que Sterne a écrit un brûlot. C'est affirmer la primauté absolue de la littérature par rapport à tous les déterminismes sociologiques auxquels on adore réduire les écrivains. Proust avait énoncé une loi qui ne souffre pas d'exception quand on écrit vraiment, à savoir que le livre est le produit d'un autre moi que le moi social. Il faut croire que la réaffirmation de ce principe garde aujourd'hui quelque chose de subversif puisque tant d'écrivains, et le marketing littéraire avec eux, semblent avant tout soucieux de produire un décalque sociologique aussi plat que possible.

Au risque de la sociologie, comment s'inscrit votre propre expérience de romancière dans cette réflexion sur le genre romanesque ?
Avec Le Musée national Gallimard, 2000) je peux du moins me targuer de ne pas avoir signé une projection autofictionnelle, d'avoir consenti un effort de création ex nihilo. Mais j'ai ressenti cette pression générale du milieu que l'on pourrait résumer en disant qu'en France, on n'est pas écrivain tant qu'on n'a pas écrit un roman. Et j'ai voulu m'essayer à ce genre, qui est bien entendu aussi celui de la liberté absolue, même si j'ai ménagé des espaces de liberté dans L'Écrivain le plus libre. Manière de contredire la fatalité des essais momificateurs, académiques qui figent le savoir dans une non-langue. Je ne crache pas pour autant sur l'érudition, qui m'a beaucoup servie pour mon livre.

Vous établissez des rapprochements très féconds, et parfois très inattendus entre Sterne et d'autres écrivains Jarry, Lautréamont, Nabokov, sans parler de Saint-Simon et Debord, les deux autres auteurs auxquels vous avez consacré un essai. Est-ce que vous discernez un esprit " sternien " chez des contemporains plus immédiats ?
Du côté des Espagnols, certainement. Vila Matas, par exemple, dont la littérature est souvent axée sur le jeu autour de la littérature. Très peu par chez nous. En France, quand vous ranimez des écrivains classiques, vous tombez facilement dans le genre bon élève, écrivain cultivé, très droitier, Figaro, suivez mon regard... et puis, sur un tout autre versant de la littérature contemporaine, celle qui est à la mode, celle qui a le vent en poupe, celle qui bat les estrades médiatiques, il existe une haine de la littérature et de l'histoire de la littérature. Il y a chez ces gens-là une volonté farouche d'être des fossoyeurs, de liquider ce qui est aussi le moteur de l'écriture... si je n'avais pas lu, je n'aurais sans doute jamais écrit. On est coincé entre cette inculture revendiquée, à laquelle j'oppose les références à la bibliothèque chez Sterne, et le côté BCBG sans rien trouver entre les deux.

Si vous deviez ne donner qu'une raison pour lire Laurence Sterne ?
Parce que ça rend heureux.

L'Écrivain le plus libre
Cécile Guilbert
Gallimard (" L'Infini ")
336 pages, 22,50 e

* La revue Le Trait N°11 propose un dossier " Figures de l'admiration " avec entre autres un extrait de L'Écrivain le plus libre et un entretien avec Bettina Rheims (47 bis, rue Bénard 75014 Paris 160 pages, 16 e)

L' Ecrivain le plus libre de Cécile Guilbert

 

 

 

 

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