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Les articles       

Chaos boy
de
Patrick Bouvet
Olivier (L')
12.00 €


Article paru dans le N° 053
Mai 2004

par Emmanuel Favre

*

    Chaos boy

Patrick Bouvet poursuit une oeuvre aussi singulière que radicale. Dans " Chaos boy ",
il décrypte les différentes formes de violence que peut prendre la société contemporaine et fait voler en éclats tous les clichés de représentation.

Depuis ses débuts Patrick Bouvet signe des livres inclassables qui tiennent plus du roman laboratoire et de l'installation que de la narration classique. Utilisant des techniques auxquelles nous ont plus accoutumés le domaine musical ou les arts plastiques l'effet de répétition, la mise en boucle, le sampling il façonne une écriture faite tour à tour de courtes séquences compactes et acérées ou plus aériennes, mises en regard d'une page à l'autre. Le ranger dans la catégorie des " poètes sonores " serait néanmoins une erreur.
La démarche de Bouvet est éminemment politique. Ses lectures-performances, l'adaptation de ses livres pour la scène, le travail sur la forme sont autant de moyens qui lui permettent de coller au contemporain, de radiographier une époque tout en étendant son champ d'exploration. Dans Chaos boy, un groupe de touristes en mal d'exotisme et d'aventures, mais ayant " un contact chaleureux avec la population et les dauphins ", se retrouve au milieu de territoires en guerre, des messages délivrent des discours ultra sécuritaires, un charnier de consommateurs se superpose au strass, des tueurs en série prennent des allures de héros de jeux virtuels. De véritables télescopages, et non " de simples froissements de tôle ", qui du monde du travail au milieu de la mode ou de la télé réalité, en passant par le tourisme de masse et les guérillas urbaines montrent avec humour et ironie les diverses formes de violence que peut s'infliger une société en manque de repères avec le réel.
In Situ
, Shot et Direct formaient un véritable triptyque : celui du rapport à l'image et du traitement de l'information. Chaos boy s'inscrit-il dans la continuité ou est-il en rupture avec vos ouvrages précédents ?
Je dirais plutôt qu'il s'agit d'un livre de transition. J'éprouve le besoin de parler d'une autre manière des choses sans pour autant abandonner ce mode d'écriture. En règle générale j'ai besoin de structurer mes livres, d'avoir un plan en tête même si celui-ci peut évoluer, d'écrire avec le projet de faire un livre. Ici, j'ai écrit parce que j'avais envie d'écrire, sans trop savoir de quoi il retournait. Au départ, j'étais parti pour des raisons extra littéraires pour tenir un journal, un faux-journal où je suivrais ce qui se passait dans le monde. J'écrivais au jour le jour en me laissant une certaine liberté. Évidemment je me suis aperçu que j'avais toujours les mêmes obsessions, que je retombais sur des thèmes de prédilection, que des textes se recoupaient. L'idée m'est alors venue de les rassembler pour en faire un livre.

On est peut-être dans une démarche plus romanesque.
J'ai de plus en plus envie de me tourner vers la fiction, d'écrire une histoire avec des personnages pour parler de notre triste réalité. Pour moi, le modèle à suivre reste Don DeLillo. Même si je n'écris pas comme lui, je me sens en phase avec les thèmes qu'il explore. J'aime cette façon de capter le monde d'aujourd'hui, ces romans qui s'apparentent à des essais, ces dialogues sophistiqués. Je me sens également très influencé par le cinéma de Cronenberg ou celui de David Lynch, où l'on est dans une histoire sans pour autant être dans une narration classique. Je n'ai pas envie d'être dans le rêve mais dans un monde bien réel qui laisse l'inconscient s'exprimer. J'aimerais beaucoup faire un livre qui laisse parler notre sauvagerie, nos pulsions archaïques, pour nous libérer du monde qui nous entoure.

La liberté que vous évoquiez a-t-elle influencée votre méthode de travail, votre manière d'écrire ?
Au début, je voulais rassembler les textes que j'avais accumulés de manière chronologique. Je voulais me retrancher derrière cette idée de recueil, de journal. Et puis je me suis dit qu'il y avait sans doute quelque chose de plus intéressant à faire. J'ai alors commencé à assembler en fonction des sujets, selon la cohérence des textes entre eux. J'ai senti que l'art du montage amenait beaucoup au livre. Ce qui est relativement nouveau ce sont ces textes en pavé où j'ai essayé de fondre des informations entre elles plutôt que de les mettre en regard ou de jouer sur l'effet de répétition. J'ai l'impression que ce type d'écriture plus linéaire, horizontal, peut m'ouvrir de nouvelles pistes.

Aviez-vous peur de tomber dans le procédé ?
J'ai l'impression qu'il y a parfois une sorte de malentendu à propos de mon travail, qu'on s'attache plus à la forme qu'au fond. Les techniques que j'utilise ou dont je m'inspire, le cut-up de Burroughs ou la musique répétitive de Steve Reich , ne sont pas des gadgets. Ce sont de véritables moteurs qui me permettent d'avancer, donnent une dimension politique à mon travail. J'ai envie que mon écriture soit le reflet de notre époque. J'essaie d'être contemporain avec le risque qu'on n'ait pas envie de me lire sur le moment.
Je ne prétends pas être en avance, mais en léger décalage, ce qui me permet de tenter d'être pertinent sur un sujet déjà un peu usé. Aujourd'hui les médias pratiquent le phénomène d'usure. Tout le monde était gavé du 11 septembre au bout de 48 heures. Ce qui m'intéresse dans l'écriture c'est de savoir ce qu'il y a au-delà de l'usure, ce qui se passe si on va plus loin dans la répétition.

Au risque de paraître trop abstrait dans votre démarche ?
Je ne minimise pas le fait qu'un certain flou puisse entourer mon travail. Mes livres tiennent de l'installation, ont ce côté plastique que j'affectionne. Mais en aucun cas je cherche à perdre volontairement le lecteur.

Chaos boy se découpe en cinq parties. Dans la première, " Le bout du monde ", vous n'hésitez pas à associer tourisme et paysages en guerre.
J'avais très envie de faire un texte sur le rapport que nous entretenons avec le tourisme en général et le trekking en particulier. Ce qui est amusant avec le trekking, c'est qu'on nous vend des vacances soi-disant différentes, de l'aventure et non des vacances de masse, alors qu'en vérité nous avons affaire à une aventure hyper structurée. Comme ils sont à la recherche de territoires moins balisés, les tours opérators balisent encore plus, dans tous les sens du terme. Je voulais montrer que nous avons de plus en plus de mal à nous sortir des choses organisées, que nous sommes en permanence dans des clichés de représentation.
De plus en plus, nous entretenons une relation avec le reste du monde qui se résume à une relation économico-touristique ou militaire. D'un côté on nous vend la beauté du monde avec ses habitants prêts à jouer leur rôle exotique, de l'autre on amplifie la réalité, le chaos, par des images de guerre et des discours sur l'économie ravagée. Dans mon travail, j'essaie de mettre les choses en regard. Ici il y a ce rapport très direct entre l'aventure en 4x4, en hélicoptère ou à dos d'éléphant et les textes des journalistes disant que c'est le chaos total, qu'il s'agit d'une vraie guerre.

Cette séquence se termine par : " Transfert à l'aéroport, derniers achats, vol retour vers Paris. " À Paris cependant c'est la mobilisation générale et les discours à foison sur l'insécurité.
Cette partie est structurée par des messages qui disent attention nous avons besoin de ça, tandis que viennent se greffer des textes complètement " paranoïdes " sur les réseaux de prostitution ou le stockage des empreintes génétiques. Depuis quelque temps on fait appel à nos peurs, celle de l'échec économique notamment, pour faire régner un climat de paranoïa. C'est le discours de Raffarin nous disant, vous avez laissé crever les vieux, il va falloir bosser une journée de plus, parce que si tout le monde se serre les coudes tout va s'arranger et que l'essentiel est que tout le monde bosse comme des cons en étant d'accord pour qu'il y ait des flics partout dans la rue.

Dans la troisième partie, " Production ", vous exhumez un charnier de consommateurs pour dénoncer la consommation. N'avez-vous pas peur de céder à la facilité, au manichéisme ?
C'est vrai, je pousse un peu. Mais je pense que cela fait partie du rôle de l'écrivain de forcer le trait. Et puis cela m'amusait de fondre la description d'un charnier et celle d'une galerie marchande, parce qu'on laisse toujours un peu de soi-même quand on consomme. Produire et consommer cela renvoie à coca et cola, le couple de rêve uni et durable en toute liberté light, même si tout cela se passe sous surveillance. On a beau se dire qu'on a une distance critique avec tout ça, il n'empêche que peu à peu on se laisse grignoter. Moi-même je le sens bien que de temps en temps je me laisse endormir. Mes textes sont là pour me réveiller.

Que signifie Chaos boy ?
Chaos boy est un héros de jeu virtuel. Cela me plaisait que le discours d'un héros virtuel fasse écho au monde qui nous entoure. Ce texte dit la peur qu'on a d'évoluer dans un monde qu'on ne maîtrise pas. Et même si c'est un produit de consommation qui dit ça, cela renvoie à la réalité. Au départ je voulais mettre d'un côté de la page le texte de Chaos boy et de l'autre celui de l'utilisateur qui n'aurait pas dit des choses sensées, mais des injonctions du genre : " Vas y défonce-le, tape lui dans la gueule ! " Chaos boy cela peut également évoquer cow-boy ou l'idée de K.-O. Et puis je trouve plutôt marrant qu'un livre ait pour titre le nom d'un jeu vidéo.

Le chaos a toujours été très présent dans vos livres. Dans In situ notamment, vous faisiez allusion à la bataille du chaos et du moi. Le chaos est cependant quelque chose d'immuable qui n'a pas forcément à voir avec l'époque contemporaine.
Je pense au contraire que le chaos a quelque chose de très contemporain. Il est vrai qu'avec le temps cela devient une sorte de gimmick. Le moindre article ne peut s'empêcher de faire référence à la théorie du chaos sans que les gens ne sachent vraiment ce dont il s'agit. Néanmoins, nous combattons tous contre le chaos ambiant et notre chaos personnel, notre petit cosmos, notre cosmocortex. Écrire sert aussi à mieux comprendre ce qui nous arrive pour nous sortir de temps à autre du chaos.
Dans la dernière partie, " Monde meilleur ", vous montrez que les tueurs de Washington n'avaient qu'une seule motivation : devenir célèbres. On est en pleine société du spectacle.

" Production " et " Monde meilleur " sont deux parties jumelles, certains textes sont d'ailleurs interchangeables. Une société a les tueurs qu'elle mérite, qu'elle produit aussi. Je crois qu'aujourd'hui nous avons atteint le degré maximum de la représentation. Tout le monde veut être célèbre, quitte à dégommer au hasard et à produire du meurtre.

La réalité aurait-elle abdiqué ?
C'est indéniable. Que veulent les mômes qui passent dans les émissions de télé réalité sinon être des images. Ces mômes ne sont pas différents des autres. Ils s'emmerdent plus ou moins dans leur vie, n'y trouvent pas vraiment d'intérêt, n'en cherchent pas plus. Ils se disent que si un producteur les remarque, ils vont devenir des images et que ce sera toujours mieux que d'être eux-mêmes. Ce qu'ils cherchent avant tout c'est se désincarner, poser leur chair, leur corps, leur pauvre petite misérable vie. J'ai peur que la prochaine étape soit un monde à la Existenz où plus personne ne voudra décoller de sa virtualité.

Cela pose la question du rapport au corps.
Dans le cas d'une virtualité poussée à l'extrême, c'est-à-dire où le réalisme est très puissant, on peut effectivement se poser la question de savoir ce que l'on fait du corps et du monde réel une fois qu'une version plus puissante, moins dangereuse et plus jouissive aura été inventée. J'ai l'impression qu'aujourd'hui nous sommes coincés entre un passé où le corps serait réduit au rang de déchet industriel, il n'y a qu'à se souvenir de la découverte des corps décharnés à la sortie des camps en 45 ou des corps effacés au moment d'Hiroshima, et un futur horrifiant avec la promesse d'hommes bioniques, de supercorps pleins de prothèses et de puces électroniques. Sans compter les promesses de duplication et d'immortalité avec le clonage.

Chaos boy se termine par un texte intitulé " Happening ".
Ce texte renvoie à la figure de l'artiste notamment lorsqu'il est dit : " il est manifestement décidé à prendre tous les risques pour échapper à une simple collision. " J'aime cette idée de vrais télescopages. Je n'ai pas envie d'un simple froissement de tôle. Il faut que ça cogne un peu.

Ce texte dit également : " il roule à contresens/ attention des voitures arrivent/ c'est hallucinant il a réussi à passer/ je n'ai jamais vu ça/ il a l'air très à l'aise c'est incroyable/ il roule à tombeau ouvert/ mais qu'est-ce qui peut bien le pousser à faire une chose pareille. " On pense à Crash de James G. Ballard.
Crash
et La Foire aux atrocités sont des livres qui m'ont profondément marqué au même titre que les livres de Burroughs. Burroughs, cela a été un vrai choc esthétique, même si à l'époque j'étais trop jeune pour en faire quelque chose ; il a fallu que ça se cristallise. À vrai dire je trouvais surtout assez magique que les gens du rock l'aiment bien.

Shot faisait référence à la mort de JFK, Direct au 11 septembre. Dans Chaos boy il y a ce tee-shirt imprimé AMERICALIBRE. Vous sentez-vous nourri par la culture américaine ?
À mon corps défendant. L'Amérique est un modèle pour moi mais dans sa contre-culture. C'est parce que l'Amérique est ce qu'elle est qu'elle a produit et fomenté des artistes qu'on adore. Il y a toujours eu cette contre-culture passionnante. Les années 60 et 70 dont je suis issu sont assez emblématiques de ça. Et puis l'Amérique reste malgré tout un modèle, même dans l'horreur, même dans la guerre. La première guerre du Golfe avec sa technologie et son côté virtuel a été pour moi l'élément déclencheur. Je me suis alors dit que je voulais parler de cette virtualité du réel, de cette représentation de la guerre.

Vous passez au crible les stéréotypes de notre société : violence, technologie, culte de la célébrité. Diriez-vous comme Jean-Charles Massera que votre travail consiste à faire de l'entrisme dans la langue de l'ennemi ?
J'ai une grande admiration pour le travail de Massera, notamment pour sa manière d'utiliser les différents types de langage. Il peut avoir un langage extrêmement sophistiqué, d'essayiste, ou au contraire utiliser un langage courant fait de contractions. En ce qui me concerne, je ne suis pas un intellectuel, je ne fais pas d'essais. Je suis du côté de la littérature, de l'installation. Néanmoins quand je rencontre des lecteurs nous ne parlons pas de poésie contemporaine mais des problèmes de notre société.

Chaos Boy
Patrick Bouvet
L'Olivier
99 pages, 12 e

 Chaos boy de Patrick Bouvet

 

 

 

 

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