Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Dans la douceur du soir
de
Alain Defossé
Parc
15.00 €


Article paru dans le N° 053
Mai 2004

par Philippe Castells

*

    Dans la douceur du soir

Alain Defossé orchestre le dernier élan d'une quinquagénaire pour un éphèbe de 19 ans, dans la douleur d'un matin.

Parmi les couples célèbres de la littérature, il en est un auquel reste attaché un sentiment de pudeur, peut-être parce qu'il touche un tabou encore ancré dans les mentalités modernes : Harold et Maude. À la relation amoureuse entre deux personnes d'âges différents (majeures et consentantes) demeure attachée une gêne, d'autant plus marquée que la femme s'avère l'aînée du couple. Alain Defossé (traducteur de John King ou d'American psycho de Bret Easton Ellis) revisite cette allégorie sur un ton similaire à l'original, en en atténuant la gouaille, mais en insistant sur le côté vieille dentelle un tantinet suranné (souvenirs, objets anciens, ambiance feutrée) de ces sentiments décalés.
Alors que le roman de Colin Higgins donnait à entendre le point de vue des deux protagonistes, Defossé explore les motivations de sa seule héroïne, Mathilde, 49 ans quand elle rencontre son " archange blond " Julien, 19 ans 51 ans au moment de la narration. Résumer la vie de cette femme tient en quelques mots : " La dérive de Mathilde n'est pas centrifuge, ni même circulaire, ce n'est pas un lent tourbillon de galaxie. C'est une errance plus qu'une dérive, à base de négligence et de laisser aller de soi-même, c'est le gaspillage conscient d'une petite fortune familiale en voyages, en attente, en whisky et en vacuité " ; ils la résument jusqu'à cette rencontre, dans un bar, jusqu'à cette reconnaissance mutuelle dans la perdition et l'alcool avec ce jeune homme dont les " cheveux sous le spot du bar étaient un soleil, un ostensoir, une brassée de Louis d'or ". Elle, celle que l'on surnomme la Baronne, parce qu'elle habite une vaste demeure, parce qu'elle roule dans une antique Rover noire, s'habille de sombre, parle peu, et lui, ce jeune paumé qui noie son mal-être dans les bars, se fréquenteront durant deux ans, deux années durant lesquelles Mathilde joue avec l'idée d'un Julien idéalisé, avec l'idée qu'elle puisse le recueillir chez elle. Et toute cette exubérance d'envies, de désirs de femme vieillissante, est ponctuée par les souvenirs amoureux de cette ombre, silhouette noire qui hante la campagne ou écoute à tue-tête un Boléro désuet fenêtres ouvertes dans l'unique étage qu'elle occupe de sa propriété, et boit du Knockando.
Au fil du récit, on sent que cette femme se perd, meurt peut-être. On pense que ses médicaments, qu'elle va chercher à l'étranger, sont son combat contre un cancer, ou encore quelque drogue que dilue l'alcool, on se persuade à l'instar de la Baronne que cet amour est une dernière flambée d'espoir, et sans doute l'est-il, sans doute est-il aussi un dernier enivrement. On pense que Julien, qui ne demande rien, perdra Mathilde qui donnerait tout, parce qu'il est jeune, paumé, magnifique. Puis le drame se resserre, Mathilde amène Julien chez elle et le regard du jeune homme change. Le geste de l'une pour attirer l'autre est vain. Il la repousse. Le lendemain, " Julien a disparu... Le renoncement triomphe, il renonce jusqu'à lui-même, jusqu'à recréer de la vie. " L'héroïne se retrouve seule et " la solitude n'a pas de bornes, elle en fait sa profession de foi ", jusqu'à ce qu'on découvre le corps de l'archange, jusqu'à ce qu'intervienne l'enquête policière.
D'un bout à l'autre du texte, le ton reste retenu, intimiste, alors pourtant que toute cette misère d'âme s'affiche au grand jour. L'ambiance ainsi créée est comme alourdie, empesée par toutes ces réminiscences, par les descriptions de lieux et d'objets, des rencontres. Chaque phrase est comme habillée par la violence contenue de cette déchéance. La lecture en devient presque étouffante. On est guidé, quasiment en apnée, jusqu'au dénouement, une fin qui plus que nous surprendre nous laisse avec un sentiment de malaise intense, comme si, sans le vouloir, nous avions pactisé avec la folie.

Dans la douceur
du soir

Alain Defossé
Parc
138 pages, 15 e

 Dans la douceur du soir de Alain Defossé

 

 

 

 

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Philippe Castells

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