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Les articles       

Le Déclin de l'empire Whiting
de
Richard Russo
10-18
10.00 €


Article paru dans le N° 051
Mars 2004

par Thierry Guichard

*

   Le Déclin de l'empire Whiting

Richard Russo, en portraiturant une ville du Maine, confesse l'Amérique contemporaine. Son roman fait entendre la note ultime de l'implacable déterminisme. Un choc.

Bon sang, le prix Pulitzer 2002 vous secoue durablement. Pourtant, à première vue ses six cents pages déroulent une fiction sans invention stylistique notable, selon une linéarité à peine perturbée par quelques retours en arrière. Le réalisme affiché nous met en terre connue et le Maine, ici, ressemble presque à quelques départements français où l'existence épouse la vie des bistrots et d'une économie sinistrée.
Ici, c'est Empire Falls, une ville qui fut industrielle et reste aux mains de la dynastie des Whiting où règne une malédiction : tous les hommes de la famille éprouvent, assez rapidement, le désir de tuer leur femme. Mais chacun, de génération en génération, meurt sans avoir réussi à se défaire de l'emprise de son épouse...
Le roman débute quelques années après le suicide du dernier mâle Whiting qui laisse sa veuve se hisser sur le trône, telle un vautour omniscient. Il semble que Mrs Whiting n'a qu'un objectif : pousser sa ville sur la pente de la faillite. Empire Falls se meurt, malgré les espoirs illusoires de ceux qui se retrouvent au comptoir de l'Empire Grill. C'est le bar-restaurant que gère Miles Roby. Miles n'attend rien de la vie, sinon qu'elle permette un jour à sa fille Tick d'échapper à Empire Falls. Sa femme vient de le quitter pour un roublard vantard et nigaud qui aura eu le mérite de la faire maigrir et d'avoir réveillé sa libido. Miles, sentimental défait, subit chaque soir la morgue idiote de son rival. Pour l'épauler dans l'effritement du quotidien et la bonne marche du grill, son frère David, qu'un accident de la route a rendu partiellement invalide, et la pulpeuse Charlene offrent une tendresse qui se tait, entre réparties cinglantes et disputes douloureuses. Miles a fort à faire aussi avec son père, Max, voleur, menteur et baragouineur, prêt à tout pour assouvir sa soif.
Ce quotidien-là est écrit à hauteur d'homme, avec une précision du regard qui révèle l'habitué des zincs. Les discussions entre les piliers de comptoir sont rendues au point qu'on les voit. La beauté de ces scènes (le sentiment que c'est vrai) réside, notamment, dans cet humanisme profond qui se dégage de chaque portrait. Qu'il soit perdant ou salaud, chacun révèle à un moment ou un autre un profil attendrissant. L'écriture est d'une générosité douloureuse.
Miles Roby découvre, à 42 ans, un épisode dramatique de l'histoire familiale. Cette découverte, qu'on fera avec lui, révèle peu à peu que tout destin, à Empire Falls, reste sous l'emprise du déterminisme social et de la vieille Whiting. La chronique (qui serait à la fiction ce qu'une enquête de Michaël Moore est au documentaire) prend alors des accents de tragédies ; le roman, comme le fleuve évoqué, charrie les destinées d'une douzaine de personnages tissées au plus près. On remarque l'importance symbolique des lieux : l'hacienda où règne Mrs Whiting, protégée par une chatte sauvage et dangereuse évoque les clairières magiques des romans de chevalerie, l'île où Miles et sa fille passent leurs vacances renvoie au paradis perdu de Gatsby le magnifique et le fleuve possède un courant biblique. Le roman mêle les fils de l'histoire intime à ceux de l'économie, de la misère intellectuelle et sentimentale (la vie au lycée est saisissante de vérité terrible) sans jamais venir obscurcir la trame du récit. La réflexion philosophique, sur le destin, la vitesse du temps, le devoir, la religion et la liberté, se développe sans qu'il y paraisse. On lit une histoire, on y entre, on rit, on est surpris, on a peur, on s'émeut et puis voilà, quand le livre est fini, on sait, comme Miles, qu'on n'en sortira pas.

Le Déclin de
l'empire Whiting

Richard Russo
Traduit de l'américain par Jean-Luc Piningre
10/18
632 pages, 10 e

Le Déclin de l'empire Whiting de Richard Russo

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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