Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

La Trame cachée
de
Edward Bond
Arche (L’)
25.00 €


Article paru dans le N° 049
Janvier 2004

par T.G.

*

   La Trame cachée

Avec ses essais qui donnent à voir l'étendu de son théâtre, Bond échafaude une pensée libératoire.Pour trouver l'humain.

L'hypothèse de départ est simple : entre l'homme et le monde, il y a l'imagination. L'homme n'est jamais en prise directe avec le monde qui l'entoure. Il l'anticipe, le charge d'émotions, s'en fait une image. La valeur humaine est là, dans ce sentiment du monde, dans sa conceptualisation. Les animaux agissent instinctivement : la peur, la faim, la procréation les dirigent. L'homme, lui, pense le monde et il le fait, notamment, grâce à l'imagination qui agit dans cet espace, entre le monde et lui et lui donne la conscience de soi. Mais cet espace est aussi occupé par l'idéologie, par les valeurs qu'une société a érigées. Edward Bond ne le dit pas en ces termes, mais cet espace est occupé. Le théâtre se doit de déloger l'occupant pour rendre l'homme à sa propre imagination. Donc à sa pleine humanité.
La Trame cachée ne cesse d'arpenter les méandres de cette pensée. Non pas pour la débusquer, plutôt pour nous imposer sa très limpide radicalité. Comme il le fait dans ses pièces, Bond nous place en face de nos responsabilités. Recueil de textes divers, le livre aiguillonne sans cesse le lecteur. Une lettre sur la traduction, adressée à sa traductrice allemande, développe une série d'axiomes limpides et tranchants. Un vrai bonheur pour qui s'intéresse aux langages, à tous les langages. Car Bond n'écrit pas seulement avec des mots : les images et les sons ont leur importance et plus encore leur interpénétration. Sur scène, on voit une action en même temps qu'on entend des paroles et souvent chez Bond, les deux entrent en conflit. Comme son théâtre en effet, la pensée de l'écrivain pousse la dialectique jusqu'aux confins de la logique, exemple : " L'État a horreur du vide parce que l'opposition peut y trouver refuge. Par la conciliation comme par la terreur l'État domine l'imagination (...). La technologie moderne fait qu'il est possible à l'État de posséder la totalité du site : la démocratie devient donc la forme achevée de l'esclavage l'imagination possession de l'État. Tel est le problème que les médias modernes ne font qu'aggraver. " Cette façon d'avancer des vérités peut agacer ou déranger, les termes, définis comme des blocs homogènes ne recouvrent pas la complexité de la réalité : qu'est-ce que l'État, quelle est son histoire, qu'est-ce qui le constitue ? Pour autant, c'est bien là aussi que réside la force de cette pensée. Bond ne cherche pas à définir des concepts comme un archéologue époussetterait de vieilles reliques. Il vise à nous éveiller, à électrocuter notre intelligence. Sur ce registre " L'Eschatologie du pain : le christ et la femme à barbe " en devient admirable. Extrait d'un carnet, ce texte juxtapose, à une vitesse hallucinante, une série d'images autour du théâtre grec et de la religion chrétienne tissée à partir d'une opposition entre OEdipe et le Christ. D'une image l'autre, Bond donne ici une matrice pour cent essais. Prodigieux.
" La Dramaturgie moderne " permet de replacer la pensée de Bond dans l'histoire du théâtre et de mieux comprendre son opposition à Brecht et à " son théâtre d'Auschwitz " sur laquelle il revient dans une lettre à son éditeur. Mais, pour mieux saisir la différence fondamentale qui éloigne Bond du père du théâtre de la distanciation, il faut se rendre à la fin du livre et profiter de l'excellent glossaire qui s'y trouve. Le premier mot, " aggro " dit, sous la plume de Georges Bas, ce qu'il en est : " terme de la langue populaire (...) appliqué à tout ce qui avait un caractère agressif et provocateur (...) Bond en fait un procédé anti brechtien, autrement dit l'opposé de l'effet de "distanciation" ". Il s'agit en effet pour Bond d'impliquer le spectateur, de le mettre au pied du mur (et les murs sont nombreux dans son théâtre).
L'enfant est au coeur de sa réflexion, notamment dans l'imposant " La Raison d'être du théâtre " (cf. l'entretien suivant) et dans ses " Notes sur le théâtre en milieu scolaire " : " Je regardais un enfant jouer avec un morceau de bois. L'enfant conférait une très grande valeur au morceau de bois, c'était son jouet. Les adultes ne peuvent pas conférer de la valeur aux choses ils ont besoin que les choses, les biens et les avoirs, leur confèrent de la valeur à eux ".
On aurait tort de croire ce livre réservé aux seuls amateurs de théâtre. Il s'adresse en effet à tous ceux qui veulent, encore, penser la condition humaine. Bond l'affirme haut et fort : " L'art dramatique est essentiel à notre humanité ". Convaincante, sa démonstration sonne donc comme un avertissement, à une époque où les clés du théâtre sont données au Medef et où " l'institution théâtrale contribue à sa propre destruction. Elle n'est plus qu'une boutique parmi d'autres dans le marché. "

La Trame cachée
Edward Bond
Traduit de l'anglais par
Georges Bas, Jérôme Hankins et Séverine Magois
L'Arche
315 pages, 25 e

La Trame cachée de Edward Bond

 

 

 

 

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