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Les articles       

Les Habitants
de
Fr?d?ric Mauvignier
Th??tre Ouvert / Tapuscrit
10.00 €


Article paru dans le N° 049
Janvier 2004

par Laurence Cazaux

*

   Les Habitants

Notre société cherche à économiser ses tourments et à ne plus voir la chair écorchée. Frédéric Mauvignier ravive l'inquiétude.

Frédéric Mauvignier est né à Châtellerault en 1971. Il exerce depuis 1989 la profession de régisseur de plateau. Sa première pièce La Croix Saint Gilles a été diffusée sur France Culture en septembre 2003. Avec Les Habitants, il offre au public un deuxième texte où la langue prend toute la place. La forme est celle d'un interrogatoire opposant un " enquêteur " à un " inquiété ". Un fait divers provoque la confrontation. Appartement 31. Un homme hurle dans la nuit, sa femme et ses quatre enfants appellent à l'aide, rien ne se passe, l'homme se suicide en se jetant, semble-t-il, du haut d'un immeuble.
L'enquêteur cherche un responsable. Il interroge l'un des voisins et commence une traque impitoyable. Il traque le moment où l'inquiété a remonté les draps sur son visage pour ne pas entendre, ne pas être dérangé par les cris, pour enfin pouvoir, comme tous les autres, dormir. Il traque cette part d'indifférence qui fait de nous des Habitants, enfermés dans nos intérieurs, dans nos appartements, des Habitants au lieu d'Humains. " Vous devez vous regarder de moins en moins pour ne pas vous effrayer ", l'enquêteur tend le miroir d'une société qui s'en remet aux forces de l'ordre pour régler tous ses malaises, d'une société qui s'aveugle, par peur d'être dérangée. Au début, l'inquiété se réfugie dans la récitation de son emploi du temps : " dans quel ordre le café, le café dans le ventre, le ventre et le corps dans la douche, dans quel sens le jour a commencé ". L'enquêteur poursuit sa traque, l'inquiété se défend et perd du terrain : " j'ai peut-être regardé, je n'ai rien vu, rien. Rien qui justifie une enquête, je l'ai sans doute vu ce que vous avez l'air de dire, sans me douter, je l'ai sans doute vu, peut-être, certainement, je ne sais plus. " L'enquêteur veut pousser l'inquiété au cri, au même cri que le suicidé, au cri que chacun porte à l'intérieur de soi. Il avertit : " À l'intérieur j'irai chercher ce que tu ne veux pas voir, tes bras baissés, ton abandon. " Petit à petit, l'inquiété bascule, se met à la place de l'Autre, de celui qui a chuté parce que sa main l'a lâché. Les voix de l'enquêteur et de l'inquiété se mêlent alors comme s'il ne s'agissait que d'une seule personne, d'un homme en prise avec sa mauvaise conscience. Les mots arrêtent d'être convenus. La mort peut advenir et avec elle, la vie car " La mort se porte par ceux qui restent, par ceux qui ont la trace d'elle dans le dedans, indélébile ".
Avec un tel sujet, Frédéric Mauvignier nous touche au plus près. Sa langue est comme un flux, comme celui d'une conscience tourmentée, qui ressasse, accuse, se défend, un cauchemar pour nous empêcher de dormir. Un long fleuve avec des remous qui auraient pu être plus tumultueux pour avancer parfois à contre-courant de la bonne conscience de l'enquêteur et mieux entendre le cri de l'inquiété.

Les Habitants
Frédéric Mauvignier
Théâtre Ouvert Tapuscrit
48 pages, 10 e

Les Habitants de Fr?d?ric Mauvignier

 

 

 

 

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Laurence Cazaux

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