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Les articles       

L' Œil tourné
de
Pierre Peuchmaurd
Cadex
11.50 €


Article paru dans le N° 054
Juin 2004

par Marc Blanchet

*

   L' Œil tourné

Un recueil de poèmes et des textes d'amitiés : deux livres imposent la singularité de Pierre Peuchmaurd, dont l'écriture déploie avec concision grâce, sensualité et violence.

" La poésie, à se demander ce qu'elle est, on finit par mêler ses figures ou par la voir trop nue, façons parmi d'autres d'en détourner le regard. De temps à autre, par chance, quelqu'un offre d'elle des instantanés dans quoi nous pouvons effectivement reconnaître cette grande coureuse contemplative. " En saluant ainsi le poète Jean-Yves Bériou, parmi un ensemble de textes consacrés à des écrivains et à des peintres, Pierre Peuchmaurd mérite qu'on lui adresse le même éloge. Né à la fin du mouvement surréaliste, oublié de bien des anthologies, Pierre Peuchmaurd n'a jamais quitté les territoires du merveilleux. Qu'il s'agisse d'un nouveau recueil de poèmes (L'OEil tourné) ou du livre dont est extrait cette vision, et non définition, de la poésie (Colibris et princesses), Pierre Peuchmaurd se refuse à tout dogme ou théorie poétiques. La poésie est pour lui chair vive et ne peut continuer sa course sensuelle que de poème en poème, et bien au-delà. Autant dire les analyses superflues et la question de la modernité bien contestable.
" On informait la terre : elle serait parcourue de puissants troupeaux blancs. De jeunes vents pousseraient de jeunes chevaux vers de jeunes précipices. Le feu boirait la neige, le feu mettrait des ailes aux carcasses, des vers doux dans les ventres, des papillons aux bouches qui ne diraient pas non. La terre était prévenue, elle ne disait pas non " : dans des proses courtes, au rythme autant furtif que limpide, Pierre Peuchmaurd, à cinquante ans passés, a su imposer sa voix. Au même titre, ses textes sur des artistes et poètes réjouissent, par un vrai engagement et une capacité à faire pénétrer un texte sans le paraphraser. Et puis il y a aussi le tribut à Breton, et à Nadja : " Et voici que quelqu'un prend le boulevard Bonne-Nouvelle et vous le montre. C'est une annonciation, et c'est la seule, il n'y en aura jamais d'autre. D'un coup, on est libéré des prophéties, à jamais. Ou alors, il faudra qu'elles aient toutes des yeux de fougère. "

Vous écrivez dans L'OEil tourné : " Certains textes font rêver certains corps ". Votre poésie n'est-elle pas sans cesse aimantée par ce désir de faire passer le lecteur vers une certaine sensualité ?
Première question, première indiscrétion ! Mais vous savez comme moi l'étonnant pouvoir de séduction de la poésie. Pouvoir qu'en un sens je ne m'explique pas ou que j'explique, justement, par tous les sens. Dès lors qu'elle parle naturellement (et tout de même à cette condition), elle est extraordinairement captatrice, elle captive. C'est même par là qu'elle libère. Le poète comme le lecteur, bien entendu. Et si elle induit quelque sensualité, c'est qu'elle a bien agi comme ce qu'elle est : une parole de chair.

Dans vos poèmes, la femme tient une place centrale. La poésie n'agit-elle pas autour d'elle jusqu'à en révéler une sorte de bestiaire ?
Pas dans mes poèmes : dans la vie. Et même quand ce centre est vacant, à supposer qu'il puisse jamais l'être. Mais un bestiaire ? Nombreuses sont, en effet, les bêtes qui circulent dans mes poèmes ; je ne sais pas si elles constituent un bestiaire, avec sa symbolique supposée. Elles ne sont là à la place de rien d'autre (surtout pas de la femme !), ne disent rien d'autre qu'elles-mêmes. Ni allégoriques ni emblématiques en tout cas, pas volontairement elles sont. Je ne dessine ni les bêtes ni " la femme " : cela arrive, s'impose et s'en va. Mais enfin, bon, la bête nous presse et nous rêvons les bêtes.

Vos poèmes font évoluer êtres et animaux dans des paysages presque oniriques. Naissent-ils d'un territoire précis ou la nature que vous décrivez doit-elle tout au rêve et à la divagation ?
La poésie ou plutôt le poème ne doit rien au rêve. À la rêverie, peut-être, et alors à la divagation, si vous voulez. En vérité, je ne crois pas qu'elle se fasse ailleurs que sur les lèvres, dans la voix, au hasard de sa venue qui, chez moi, se produit presque toujours en marchant et à l'aperçu, à l'entrevu de quelque chose. De quelque chose de réel. La " nature " qui se dit alors est évidemment le territoire réel souvent le plus familier, quelquefois celui du voyage tel qu'il se révèle à lui-même et à vous dans cette entrevision. Il y a un autre monde, vous savez : il est ici et ne demande qu'à apparaître. Qu'on appelle cela " surréalité " ou " plus de conscience ", c'est toujours de l'immanence cachée, mais clignotante, scintillante, qui fait signe et qui se dévoile quand elle veut et... quand vous pouvez. Bien sûr que cela a souvent figure onirique. Vous avez vu la gueule du peu de réalité ?

Par sa brièveté, votre poésie tient toujours sur un fil. Est-ce une manière d'art poétique que d'éviter un trop grand déploiement, comme si la poésie se devait pour exister avec force aujourd'hui être faite de concision et de furtivité ?
C'est moins un principe, un art poétique, qu'une affaire de goût. Louis Scutenaire le faisait remarquer : déroulées, les entrailles de l'homme font neuf mètres, enroulées aussi. Et comme je n'ai pas une passion pour la tripe... D'autre part, le poème, chez moi, est presque toujours le produit, l'accompagnement et comme la traduction simultanée d'une espèce d'apparition. Presque toujours aussi, ce phénomène est bref, et je ne vois pas pourquoi le poème devrait se prolonger au risque de le diluer, de l'épuiser. Il doit laisser une vibration dans l'air. Il doit blesser aussi, ouvrir la terre mais comme une épine, pas comme un tracteur.
Il y a aussi qu'en tant que lecteur, j'aime voir un poème d'un seul coup d'oeil, voir ses entrelacs, ses couleurs, et que le poème court s'y prête davantage. Il y a encore qu'en poésie plus que partout ailleurs le risque de l'ennui est grand. Il y a que, comme dit Picabia, " la lenteur ne fait pas partie de la connaissance ". Il y a... Non, vraiment, c'est une affaire de goût. D'éthique aussi, puisque c'est pareil.
Mais pourquoi " aujourd'hui " ? Je ne sais pas quelle devrait être la longueur idéale de la poésie d'aujourd'hui. Je la trouve surtout trop nombreuse.

Votre recueil de textes Colibris et princesses ne permet-il pas de présenter une communauté d'artistes oubliés parfois des anthologies ou du milieu poétique ? On a cette impression en lisant votre " Lettre à Jimmy Gladiator sur lui-même ".
Ce livre est un recueil d'articles égrenés au fil du temps. Il ne constitue donc pas un panorama du paysage poétique actuel, et encore moins un palmarès. On y croise autant de morts que de vivants et presque autant de peintres que de poètes, tant il est vrai que peinture et poésie m'apparaissent comme deux activités de l'esprit contiguës. Mais enfin, oui, quoique très circonstanciel, il repose bien sur l'existence de ce que vous appelez une communauté. Celle qu'évoque, en effet, la Lettre à Jimmy Gladiator, qui en fut l'un des principaux aimants, et qui pour dire les choses rapidement est celle du post-surréalisme. C'est-à-dire du surréalisme tel qu'il a continué à se manifester, à travers diverses revues et constellations d'individus, après sa fin historique. Il y aurait d'ailleurs là une belle histoire à écrire. C'est le seul milieu dans lequel je parvienne encore à respirer, et c'est lui qui nous tient debout si dispersés que nous soyons. Lui qui, par exemple, nous interdit d'aller nous mêler à l'espèce d'environnement sonore avec quoi la poésie a tendance à se confondre ces temps-ci, quand elle ne cultive pas de petits marquisats, eux tout à fait post-néo-avant-gardistes, ou la supposée misère du quotidien.
Du coup, c'est vrai, je parle de gens qu'on ne voit pas dans les anthologies du " Printemps des poètes ". Pas du tout parce qu'ils seraient oubliés, mais parce qu'ils sont omis, ce qui n'est pas la même chose. Je parle de Jean-Yves Bériou, de Guy Cabanel, de Benoît Chaput, d'Alice Massénat, d'Yves Nadal... Auraient dû y figurer aussi, cela va de soi, Louis-François Delisse, l'os du soleil, les mirages de sel heurtés avec une confondante douceur (mais le livre lui est dédié) ; Laurent Albarracin, l'eau fraîche, l'évidence ; le trop rare François Leperlier ; Anne-Marie Beeckman, son couteau de soie tourné sept fois dans la plaie du désir. Quelques autres, qui ne tiennent dans aucune des niches concurrentes et complémentaires du marketing poétique. Que dirais-je d'eux encore ? Que, chacun à sa façon, ce sont tous de grands dispensateurs d'images et des poètes lyriques, mais des lyriques au chant serré et plutôt radical. Mais lyriques, parce qu'autrement ce seraient des écrivains, pas des poètes. Et c'est pour ça qu'ils sont peu ou mal vus.

Ce qui est aussi présent dans votre livre, c'est l'absence de toute affirmation, comme si le meilleur service à rendre à la poésie était d'en laisser exister le mystère, aussi violent soit-il. On vous imagine loin des études ou des lectures savantes...
Encore que je ne m'interdise pas toute activité critique, comme ce livre, je crois, le montre, mais passionnelle. Quant à l'absence d'affirmation, vous m'étonnez. J'ai l'impression de ne faire que cela, au contraire, et de répéter indéfiniment la même chose : qu'il n'y a pas de poésie sans amour, sans désir, et que c'est probablement d'une crise historique du désir qu'elle souffre tant aujourd'hui. Mais cette affirmation, c'est vrai, se fait de manière fragmentée, par bonds, par touches. Ce qui est exact, c'est que je n'ai pas de théorie générale de la poésie (ni de lectures savantes, vous l'avez deviné), parce que cela reviendrait à avoir une théorie générale de la pensée elle-même, et de la vie, ce qui est à la fois au-dessus de mes moyens et hors de mon propos. Qu'il s'agisse là d'une approche fâcheusement romantique de la question ne me dérange pas, bien au contraire. Les textes qui figurent dans ce livre sont plus de l'ordre de l'hommage ou du témoignage que de l'exégèse.
D'ailleurs, le titre le dit : Colibris et princesses, vous voyez bien que c'est une histoire d'amour, un conte. Et, en effet, il faut laisser subsister le mystère (je préfère dire le merveilleux), et non pas " aussi violent soit-il ", mais parce qu'il est violent. Et parce qu'il est bien clair que nous-mêmes n'y comprenons rien.

Pierre Peuchmaurd
L'OEil tourné

Cadex
64 pages, 11,50 e
Colibris et princesses

L'Escampette
109 pages, 13,50 e

L' Œil tourné de Pierre Peuchmaurd

 

 

 

 

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