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Les articles       

C?line
de
Emile Brami
?criture
22.95 €


Article paru dans le N° 048
15 novembre-31 décembre 2003

par Eric Dussert

*

    C?line

Romancier prometteur, Émile Brami arpente les terres céliniennes à la recherche de l'homme Louis-Ferdinand. Portrait documentaire.

Réticent à l'autoportrait, Émile Brami use des propres termes de L.-F. Céline : il se trouve " vulgaire et argileux " mais sa bibliographie plaide contre cette opinion. Deux romans, Histoire de la poupée et Art brut (Lmda N°32 et 37) puis le beau Rigor Mortis consacré à des photos de Xavier Lambours ont mis en évidence le talent d'un homme qui voulait devenir peintre. Naturellement, il complète son tableau : " Je n'ai aucun intérêt en tant que personne, je suis marié, j'ai un fils, des chats, un chien, je vis en banlieue et je prends le RER tous les jours ".
Émile Brami appartient à la confrérie des libraires d'ancien de Paris, une activité choisie " dans l'inconscience la plus totale " parce qu'il collectionne les bouquins de Céline. Sa boutique de la rue Bréa (Montparnasse) lui a permis de quitter l'enseignement pour vivre des livres. Sa spécialité célinienne lui vaut une solide réputation. Il est méticuleux, fiable, sans hâblerie.
Né en 1950 en Tunisie dans une famille juive, Émile Brami précise qu'il est " totalement athée ". Il découvre en 1964 la banlieue parisienne et, trois ans plus tard, Céline l'"antitout" (Paraz). La fréquentation de cette " monstrueuse puissance du nihilisme " (Jünger) et de ce style unique l'accrochent définitivement. Confronté à la célinocratie, il offre avec beaucoup d'intelligence ses connaissances et ses interrogations. Au fond, il peint l'homme Céline dans son indescriptible mythomanie, sa misanthropie et son racisme phobique. Au détour de pages sur Sartre en pied-nickelé résistant tuant le " père " littéraire, l'exil au Danemark dont l'ennui sera transformé dans les lettres en misère, les fameux trois points (" ... ") hérités de Paul de Kock et d'Octave Mirbeau, c'est un Céline en trois dimensions, forcené et foireux, brillant et odieux, révolté parfois lucide. Grâce à des documents rares et parfois inédits, la réalité gomme le mythe. Évidemment, sous les éloges, Émile Brami trouvera très cruel de " "réussir" plus ou moins en littérature, alors que j'aurais donné n'importe quoi pour avoir réalisé un tableau. "

Quelles étaient vos intentions en publiant ce Céline ?
De façon générale je n'ai ni but ni projet, ni même de plan lorsque j'entame un travail littéraire. Je pars toujours un peu au hasard, le plus souvent d'une phrase. Pour Histoire de la poupée, j'avais écrit " Son père lui avait fait une poupée d'un morceau de bois " et le roman s'est construit à partir de là. La seule certitude pour le Céline était que la dernière phrase du livre serait la première de Voyage au bout de la nuit " Ça a débuté comme ça ". En cours d'écriture, et de façon très confuse, j'ai essayé de montrer à quel point Céline influençait la littérature et le journalisme d'aujourd'hui (par exemple, pas un numéro de Libération sans au moins une phrase ou une allusion prise chez lui), ce qui n'est pas très original. C'est la seule vague " intention " du livre.

Vous prenez effectivement la chronologie à rebours, pourquoi ?
Je ne voyais pas comment terminer par la première phrase de Voyage et conserver une chronologie classique. Je déteste les récits qui se déroulent dans l'ordre chronologique, je ne me sens jamais tenu par la chronologie. Mais, dans le cadre de ce qui ressemble à une biographie, on ne pouvait déstructurer que dans certaines limites. J'aurais aimé pouvoir écrire dans un bordel total, ce qui aurait été un bel hommage à Céline, mais c'était impossible. Pour tout dire et comme je suis très prétentieux, je voulais un objet unique et inclassable, pas une biographie factuelle de plus, ce qui aurait été totalement inutile, celle de François Gibault faisant le point sur ce que l'on sait actuellement. Parce qu'il me semblait amusant de parler d'événements qui supposaient connus certains faits alors qu'ils n'ont pas encore été amenés à la connaissance du lecteur. Pour cette gageure que je m'imposais, même si je triche puisqu'à l'intérieur des différentes séquences la logique est rétablie. Pour l'idée d'un Céline à rebours.

Collectionneur, libraire et éditeur, vous vivez en étroite relation avec l'oeuvre de Céline. Ce livre est-il l'aboutissement de projets plus anciens ?
J'avais un vieux projet de livre d'artiste autour de Céline basé sur des citations et une mise en page qui aurait ressemblé à celle de l'Actuel des années 70. J'avais écrit quelques pages, et un graphiste avait réalisé un projet de maquette. Le tout ayant été refusé par les éditeurs à qui nous l'avons proposé. Pour des raisons personnelles, en 2001, je me suis trouvé incapable d'écrire de la fiction. Afin de continuer à avoir une activité créatrice, tout en étant moins impliqué que pour un roman, j'ai repris, en le changeant puisqu'il devenait cette biographie un peu particulière, le Céline.

À quoi attribuez-vous l'emprise paradoxale de Céline ?
Il me semble être, c'est là le paradoxe, le premier écrivain moderne du XXe siècle (les surréalistes étant des bourgeois doublés de joyeux plaisantins qui n'ont rien produit de conséquent et dont il ne reste rien ou si peu), celui qui rompt avec ce qui précède, langue, argot, syntaxe, vision des choses, inutile de revenir là-dessus... Mais cette modernité est portée par un homme réactionnaire, l'archétype du fameux anarchiste de droite qui comme chacun sait n'existe pas plus que l'anarchiste de gauche. Et c'est à mes yeux le mystère Céline que ce réactionnaire soit le créateur malgré, ou pourquoi pas, contre lui-même, à son corps défendant, de la révolution littéraire française du XXe siècle. Il disait : les autres écrivains me détestent parce que je les ai tous démodés, et il avait raison.

Céline appelait de ses voeux un " communisme Labiche " ce qui montre qu'il disposait d'une forme de lucidité politique. Ses accès antisémites ne sont-ils pas dus à la grande peur du " petit blanc " ?
Je crois que, plus qu'antisémite, Céline est profondément, pour reprendre son expression, un " raciste biologique ", qui craint la mixité, le mélange des races et des cultures, il ne cesse de dire qu'il n'a rien contre le noir, le jaune, le juif, s'ils restent chez eux. Ce qu'il exprime dans ses pamphlets est la peur du moment. Le juif pendant l'entre-deux-guerres, le noir et le jaune à la fin de sa vie. Si on relit soigneusement Rigodon, dernier livre et testament, le racisme et la revendication du racisme y sont omniprésents. Sa profession de médecin l'encourageant dans cette voie. Quant à l'antisémitisme proprement dit c'est un héritage familial, Colette sa fille m'a rapporté que la plupart des repas familiaux se terminaient par des diatribes antisémites ou le père Ferdinand et le fils Louis surenchérissaient l'un sur l'autre. Il ne faut pas oublier non plus que l'antisémitisme en France à cette époque est la chose la plus banale, la moins répréhensible qui soit.

Vous signalez Bagatelles pour un massacre comme un livre pivot, pourquoi ?
Bagatelles
est bien plus qu'un délire antisémite. Parce que le sujet convient à l'imprécation, c'est un des sommets du style célinien qui se nourrit de colère et d'emportement. Mais, surtout, dans ce pamphlet Céline scie la branche sur laquelle il est assis en révélant qu'il est antisémite et qu'il n'est pas l'homme de gauche que certains ont cru. Derrière cet aveu essentiel, ayant craché ce qui l'étouffait, Céline se laisse aller à un certain nombre d'annotations, d'aveux sur lui-même, où il est plus sincère qu'il n'a jamais été et comme il ne le sera jamais plus, puisque l'exhibitionnisme, la bouffonnerie et la mythomanie reprendront très vite le dessus. Bagatelles est à mes yeux le livre ou Céline est le plus sincère sur lui-même.

" Perpétuellement furibond " (Robert Poulet), " admirable monstre " (Élie Faure), auteur du meilleur et du pire, homme à femmes, médecin dévoué et misanthrope, nihiliste et mythomane, comment vous retrouvez-vous face à ce Janus ?
L'auteur me touche au plus profond, il est celui qui exprime tout ce que je ressens du monde, des rapports humains, des liens sociaux, avec une force et une justesse qui me sont à jamais inaccessibles. Mais je n'aime pas l'homme, son avarice, ses petitesses. Et, plus que tout, sa manière de traiter ses amis, m'est difficilement supportable. Je n'ai pas besoin d'un Céline génie et saint laïc. Si j'avais pu le rencontrer je l'aurais fait une ou deux fois par curiosité, mais je n'aurais pas aimé être intime avec lui (si jamais il a eu des intimes ce que je ne crois pas sauf peut être Elizabeth Craig). Pourtant, tous ceux qui l'ont connu et avec qui il a été le plus souvent ingrat, restent, aujourd'hui encore, subjugués par le charme de l'homme. Je pense aussi que c'était un extraordinaire comédien qui jouait à chacun la partition qu'il avait envie d'entendre, que, sauf parfois dans ses livres, Céline n'est jamais sincère.

Les études consacrées à Céline sont pléthore. Votre propre ouvrage qui se présente sous une forme hybride, mi-biographie mi-commentaire, peut-il apporter quelque chose à la critique célinienne ?
Je ne crois pas. Il faudrait pour cela avoir une position sur Céline, une position ou un a priori sur son oeuvre, une ou plusieurs idées à défendre, ce qui n'est pas mon cas. J'ai seulement voulu privilégier le principe de plaisir, par un certain agrément de lecture, une forme que j'espère originale, et la découverte de certaines facettes peu connues du personnage, par exemple j'ai fait ressortir ses prémonitions. Ce que peut apporter le livre ce sont des retouches très mineures à la biographie, et la publication de quelques articles peu connus du " grand public ".

La pagaille paraît totale chez les céliniens. Quels sont vos rapports avec ce monde hirsute ?
Le microcosme célinien est, pour reprendre un mot célèbre, "Une grande famille, comme les Atrides". S'y mélangent des doctorants qui espèrent un peu de célébrité et un poste universitaire en choisissant un sujet porteur, des nostalgiques d'un régime fort, des antisémites que les pamphlets confortent dans leurs délires, des gens d'extrême gauche, des amoureux des mots, des éditeurs dont je suis, etc. La tradition veut que chacun déteste l'autre et que tous pensent que Céline parle par leur bouche ; la prosopopée étant la figure de style à laquelle ils ont (nous avons) le plus souvent recours. Pour ma part je crois être un peu méprisé, je suis l'impur, le libraire, le marchand, celui qui se fait de l'argent avec Céline, et en même temps "Le-Juif-qui-aime-Céline", donc pour certains un alibi commode, ce que je refuse de toutes mes forces. Je me sens tout à fait étranger à ce petit monde, à ses rancoeurs et à ses rancunes. Les adorateurs sont rarement à la hauteur, en quelque domaine que ce soit, de leur divinité.

Céline : Je ne suis pas
assez méchant pour me donner en exemple

Émile Brami
Écriture
425 pages, 22,95 e

 C?line de Emile Brami

 

 

 

 

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