Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

L' Amour, roman
de
Camille Laurens
P.O.L
19.00 €


Article paru dans le N° 043
Mars-mai 2003

par Philippe Savary

*

   L' Amour, roman

On avait quitté Camille Laurens dans ces bras-là, face à l'Homme, dans l'ardente mais irréversible différence des sexes. Si le livre parlait des hommes, il s'adressait surtout aux femmes. L'Amour, roman qui paraît aujourd'hui en serait la suite, le supplément d'enquête. Camille Laurens parle comme peu du sentiment des femmes, leur attente, leur désir, ce qu'ils suggèrent, ce qu'ils dissimulent, ce qu'ils appellent.
L'auteur cite en exergue du livre La Rochefoucauld : "Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle mais peu de gens en ont vu." Allons voir. Le duc, à la plume aiguisée, n'avait pas une très haute opinion de la chose. Si vertu n'est que vice déguisé, amour n'est que calcul, orgueil, hypocrisie, égoïsme. Autant de mots qui intéressent la romancière. C'est à la lumière de ces vérités-là, qui débusquent le forfait derrière l'apparence, que la narratrice de L'Amour, roman, réfléchit son passé, avec ses bribes et ses blancs. L'amour se transmet-il? Sous quelle forme? Y a-t-il comme un défaut d'amour? puisque le sujet féminin construirait ses désirs et ses fantasmes sur l'imaginaire de l'enfance.
L'interrogation est d'actualité. La narratrice vit au présent la douleur d'une séparation, actif conjugal en cours de liquidation; et l'espoir d'une grande aventure qui n'a rien de passive (avec l'amant -qui s'appelle toujours Jacques). À travers ces trois temps (ce que dit La Rochefoucauld, ce que dit le mari et l'amant, ce que donne à voir la filiation), le roman devient un jeu de pistes où il s'agit de rechercher, entre les lignes, et "l'interdit", les preuves d'amour (et de désamour). Sur ce sujet, la mythologie familiale est une terre féconde, écrasée par les figures masculines. Celle qui mène la danse appartient, depuis trois générations, à cette "lignée de femmes à la fenêtre". Toutes ont beaucoup attendu -le retour du fugueur intermittent, l'amant le soir tombé. Dans cette construction habile, pour être au plus près de ce que dit la réalité, la narratrice pousse le "Je" de la confidence jusqu'à l'épuisement, confidence reprise en écho par ce "tu", voix en italique gardée à soi, plus intime, voix de celle qui écrit des livres et qui se demande "quoi poser sur le visage nu, quel masque assez fin pour épouser la peau"?
Composé avec la simplicité de l'intelligence, L'Amour, roman (qui reprend en moins allègre des épisodes de Romance) est peut-être le livre le plus désenchanté de Camille Laurens. Le tragique a perdu son comique dans cette valse de la nostalgie avec le présent. Les phrases, longues et amples, épousent les contours d'un paradis vraiment perdu, que seul l'amour de la langue aidera à retrouver. Même si l'attente de ces visages à la fenêtre resterait "une activité riche d'avenir -une libre pratique de l'impossible" -mieux "une mise en jambes du désir", affirme la romancière dans Le Grain des mots, utile répertoire sur le paradoxe lexical qui dit le bonheur d'habiter sa langue.

L'Amour, roman - P.O.L 268 pages, 19 e
Le Grain des mots -
P.O.L, 208 pages, 15 e

L' Amour, roman de Camille Laurens

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Philippe Savary

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos