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Les articles       

Trois essais sur la po?sie litt?rale
de
Jean-Pierre Bobillot
Al Dante/L?o Scheer
17.00 €


Article paru dans le N° 047
15 octobre-15 novembre 2003

par Xavier Person

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    Trois essais sur la po?sie litt?rale

Mettre à nu l'écriture poétique, prendre le temps de la réflexion. Jean-Pierre Bobillot et Jacques Sivan se risquent à un peu de prose sur la poésie.

Quelle pensée critique chez les poètes " modernes " ? Comment la théorie s'essaye-t-elle à prolonger, propulser dans la pensée les " efforts au style " contemporains ? Bref, comment écrire sur la poésie sans cesser d'écrire, comment prendre le relais dans la prose sans perdre l'élan gagné dans la poésie ?
Autoproclamé " poète bruyant non métricien tendance pro-Dada ", Jean-Pierre Bobillot rassemble en un livre trois essais sur la poésie littérale. Malgré quelques belles accélérations de pensée, où l'on sent l'auteur plus inspiré, au point alors de perdre ses tics jargonnants et universitaires (par exemple une belle mais trop courte analyse du poème " Passionnément " de Gherasim Luca), cela reste malheureusement une compilation d'articles un peu laborieux.
Entendant démontrer " la venue du poème, comme retour du travail de la lettre dans la langue ", à partir notamment d'études très minutieuses de la poésie de Pierre Albert-Birot ou d'Apollinaire, il finit par ne plus dire que son obsession démonstrative, réduisant, coupant dans les oeuvres qu'il convoque, de Rimbaud à lui-même (!), en passant par Mallarmé, Denis Roche, etc. Se privant de sa propre jouissance d'écrire, c'est un peu comme s'il ne cessait de s'arrêter là où il aurait fallu commencer, sur la question de la jouissance précisément, qu'il se contente de poser au passage : " Et si toute poésie, de la plus classique à la plus moderne, de la plus communautaire à la plus intraitable, de la plus réglée à la moins modélisable, consistait en deçà de ce qu'elle dit, en deçà de ses formes spécifiques, historiques, positives, à ménager dans la langue les lieux possibles d'un retour de ce refoulé jouissif et insensé dont le refoulement est la condition même du langage et du sens et dont le retour intensif est l'unique condition pour qu'il y ait jouissance dans la langue ? "
Composé également d'une suite d'articles, Machine-Manifeste de Jacques Sivan ne se prive pas au contraire de suivre la piste de son désir, analysant ses lectures à l'aune de son fantasme personnel d'écriture. Se comparant à Francis Ponge qui voulait fabriquer des bombes, ce poète affirme là son projet, qui est, nous dit-il, de faire exploser des bulles. Et sa pensée dès lors s'avance en scintillements : très (parfois trop ?) fines esquisses d'une saisie de presque rien, miroitements, équilibres précaires d'une syntaxe aux subtilités évanescentes, un peu maniérées parfois peut-être...
S'opposant à la conception d'un Christian Prigent, fondée sur " la coupure, le manque ", Jacques Sivan s'appuie d'emblée sur la pensée d'un Charles Olson pour faire prévaloir le signe comme moteur. Non plus ratage du réel mais, au contraire, relance de celui-ci, réactivation. Non plus seulement " image des objets " mais aussi " capacité inouïe d'en assumer le pouvoir ".
La lecture d'Alberto Episcopi par exemple, ainsi que celle de Denis Roche, offre l'occasion d'une réflexion sur la question du nom du père : à partir d'Ulysse déjouant la menace du Cyclope en se cachant derrière l'anonymat d'un nom " idiot " (" personne ") s'inaugure un statut flottant de la nomination, en incessant renouvellement, prétexte à défiguration, apparition/disparition. Car si " la vraie vie est absente ", l'absence devient ce qui se doit trouver dans une immatérialité lumineuse, voire une transparence, dès lors qu'on prend en compte les " régimes et densités de couleurs qui sont les intensités plurielles de la langue ". Car si la scène à trouver dans son texte est bien la page immaculée de Mallarmé, l'écriture, si elle veut atteindre à la " grâce ", telles les marionnettes décrites par Kleist dans son texte fameux, doit passer par une absence totale de conscience ou par une conscience infinie. Car si l'écriture est trace, c'est en ce qu'elle " révèle avec une fidélité absolue, donne à voir l'invisible, l'envers du décor en voulant donner l'endroit. "
Béance recherchée comme processus générateur (manière d'éviter " l'inceste oedipien que l'on reproduit immanquablement lorsque l'on conçoit la vulve comme sexe "), limpidité visuelle telle que décrite chez Roussel, immaculée conception relevée chez Pierre Guyotat où l'absence de la mère permet l'inversion père/fils, irisation active telle qu'apparue chez Marcel Duchamp dans la transparence de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même... c'est finalement chez Jacques Sivan, rêvée dans son écriture critique, comme dans sa poésie, le fantasme d'une écriture en pur mouvement, pure lumière, pure absence à elle-même, éblouie sur la page où ne rien voir... On pourra être gêné par l'effervescence un peu baroque de cette pensée critique en fusion, on y pourra au moins lire l'effort, et l'émotion, d'une analyse.

Trois essais sur
la poésie littérale
Jean-Pierre Bobillot
Al Dante/Léo Scheer
195 pages, 17 e
Machine-Manifeste
Jacques Sivan
Léo Scheer
217 pages, 17 e

 Trois essais sur la po?sie litt?rale de Jean-Pierre Bobillot

 

 

 

 

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