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Les articles       

Un ?t? ? Baden-Baden
de
Leonid Tsypkin
Christian Bourgois
18.00 €


Article paru dans le N° 050
Février 2004

par Didier Garcia

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   Un ?t? ? Baden-Baden

Repêché à Londres dans un casier de vieux livres, ce récit miraculé de Leonid Tsypkin poursuit une légende littéraire : Dostoïevski.

Leonid Tsypkin mériterait d'entrer dans Le Livre des records : il ne fut un écrivain publié que durant sept jours, et sans jamais voir imprimée la moindre ligne de son oeuvre littéraire. Né en 1926 de parents juifs et médecins (mère phtisiologue et père chirurgien orthopédique), il dut de survivre au génocide juif (seule sa mère mourut dans un ghetto en 1941) à un ancien patient de son père. Quelques années plus tard, il n'en fut pas moins contraint de fuir à la campagne la répression antisémite instaurée par Staline. Il faillit ensuite abandonner ses études de médecine pour se consacrer à l'écriture, et à l'âge de 35 ans, il rêva de prendre quelques cours pour devenir réalisateur, mais il se trouvait déjà chargé de famille, et son foyer attendait de lui davantage d'argent que de création cinématographique.
S'il fut un brillant médecin (il fit partie de l'équipe qui mit au point le premier vaccin contre la poliomyélite), il s'autorisa quand même quelques escapades littéraires, rédigeant au moins une nouvelle ainsi qu'un récit. En 1982, un extrait de ce dernier paraissait dans un hebdomadaire de l'émigration russe aux États-Unis. Sept jours plus tard, une crise cardiaque le terrassait.
Retrouvé par hasard par l'écrivain américain Susan Sontag voici quelque dix ans, Un été à Baden-Baden a été ébauché en 1977 et achevé en 1980. Il s'agit d'un récit double, qui oscille entre la vie itinérante de Dostoïevski et le récit autobiographique du narrateur.
L'intrigue est simple, pour ne pas dire rudimentaire : le narrateur, alter ego de l'auteur, effectue un voyage en train de Moscou à Leningrad. Comme bon nombre de voyageurs, il va lire. Ce jour-là, son choix s'est porté sur le Journal d'Anna Dostoïevski, la femme de l'auteur des Frères Karamazov, en compagnie desquels il voyagera de Moscou à Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire le Leningrad de Dostoïevski.
Difficile de présenter la matière d'un tel livre, qui procède surtout par accumulations. Pour ce qui est de la manière, Tsypkin enferme son lecteur dans des paragraphes qui courent sur une bonne vingtaine de pages, quand ce n'est pas sur cinquante, paragraphes qui servent de fourre-tout dans lesquels il entasse tout ce qui lui vient (et chez Tsypkin, la matière ne manque pas), à savoir tout ce qui touche au présent du narrateur, à son passé, et plus encore à celui de Dostoïevski, dans des phrases qui trouvent toujours à s'alourdir et s'étirer. On ne sait trop comment le récit parvient à progresser, n'est-ce au gré des gares traversées et d'un décor qui multiplie les connexions avec la vie de Dostoïevski.
Quoi qu'il en soit, la majeure partie des pages reste consacrée au célèbre écrivain. On l'accompagne souvent au casino de Baden-Baden, où il retrouve Tourgueniev, avec lequel il se dispute sur la situation de la Russie face à l'Occident. On le suit dans ses obsessions, à commencer par sa folie du jeu, dilapidant toute la fortune de son épouse, ou sa charité excessive : il donnait de l'argent à tous les mendiants qu'il rencontrait, pour certains plusieurs fois par jour, et il lui arrivait même d'en donner aux gens qu'il croisait dans la rue. On fréquente aussi son oeuvre, notamment le Journal d'un écrivain, et plus particulièrement son article sur la " Question juive " où il étale un antisémitisme pour le moins naïf.
Arrivé à Leningrad, le narrateur se rend chez une vieille amie qui lui offre le gîte et le couvert. Après une promenade sur la perspective Nevski, transformée par la neige en une sorte d'affluent de la Neva, il s'offre, en amateur averti, une visite du musée de Dostoïevski.
Selon Susan Sontag, Un été à Baden-Baden serait " l'une des oeuvres les plus belles, les plus exaltantes et les plus originales de son siècle en matière de récit et de fiction ". Ces propos paraissent pour le moins excessifs, même si le texte ne manque ni de qualités ni d'entrain. Sa valeur, sinon son intérêt, réside plutôt dans la rencontre entre un juif et un antisémite : " pourquoi cette attirance étrange, cette fascination pour la vie d'un homme qui nous méprisait, moi et mes semblables ? " Confrontation d'autant plus étonnante que Tsypkin reste d'une grande lucidité : " je trouvais incroyablement étrange qu'un homme si sensible dans ses romans aux souffrances humaines, que ce défenseur zélé des humiliés et offensés (...) n'ait pas trouvé un seul mot pour défendre ou justifier des êtres humains persécutés depuis des milliers d'années ". Si l'attachement de Tsypkin tient bien sûr à la richesse de l'oeuvre, son récit touche par la bienveillance qui s'exprime dans cette poignante évocation. On y découvre un homme harcelé par ses démons, tour à tour révoltant et attachant, capable du meilleur, du pire, et de toutes les extravagances, s'autorisant par exemple de grimper sur une chaise dans la salle d'un musée afin de mieux contempler le tableau qui l'obsède. Une folie et une faiblesse de tous les instants que la grandeur de l'oeuvre a progressivement effacées, mais auxquelles Tsypkin renvoie son lecteur. Comme pour lui rafraîchir la mémoire.

Un été à
Baden-Baden

Leonid Tsypkin
Traduit du russe par Bernadette du Crest
Christian Bourgois
224 pages, 18 e

Un ?t? ? Baden-Baden de Leonid Tsypkin

 

 

 

 

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Didier Garcia

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