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Les articles       

Rolling Stones une biographie
de
Fran?ois Bon
Fayard
22.00 €


Article paru dans le N° 040
Septembre-octobre 2002

par Pascal Paillardet

*

    Rolling Stones une biographie

Magistrale expertise d'une légende, la biographie des Rolling Stones de François Bon, qui s'accorde à l'improvisation autobiographique, est le flamboyant chorus d'une génération appelée à l'audace.
La préjudiciable manie de corner les pages décisives transforme l'expérience de la lecture en exercice d'origami. Elle affecte le livre qui se déguise en éventail. Dévorées, cornées, lues et relues, les 670 pages de Rolling Stones une biographie se froissent rapidement entre des mains qui s'encombrent de leur soufflet d'accordéon. C'est dire la place d'honneur qu'il convient de réserver à cet ouvrage de 350 000 mots dans nos bibliothèques. Hypnotique comme une percussion de Charlie Watts, en appui sur le métronome des riffs des guitaristes Keith Richards et Ron Wood, mélodique comme la basse de Bill Wyman, ce bouquin-là est un morceau de bravoure.
"Rien dans ce livre n'a été comme il était prévu", écrit François Bon à la fin de sa partition et de ses sept années d'enquête. Pour cette famille qui partage avec l'écrivain une vénération pour les accords raclés sur une Gibson Les Paul accordée en open de sol, pour le gratteux vétilleux qui se souvient de ses tentatives pour ébruiter dans le garage paternel, et dans une version délabrée, le culte de Jumpin'Jack Flash ou de Sympathy For The Devil, Rolling Stones une biographie est de ces livres qui valident un univers.
Il y a plus de mille romans -donc le nôtre, forcément- dans cette légende des Stones racontée depuis la rencontre entre Keith Richards et Mick Jagger, en juin 1960 à la gare de Dartford, près de Londres. Et plus de vérités sur le séisme des années 1960 que dans mille essais sur les sulfureuses sixties : une époque qui se déchire entre l'interrogation faussement moralisatrice du magazine Melody Maker : "Laisseriez-vous votre fille se marier avec un Rolling Stones?" et la provocation de Mick Jagger : "Rolling Stones piss everywhere, man!" Il y a plus de mille personnages dans ce récital de papier, électrique et érotique : le guitariste Brian Jones, surnommé "Mister Shampoo"; Bobby Keyes, le saxophoniste; Ian Stewart, le pianiste évincé de la gloire devenu le chauffeur camionneur et le porteur d'amplis... Il y a plus de mille improvisations et détours, par les séductions de Marianne Faithfull et d'Anita Pallenberg, par le doigté du bluesman Robert Johnson et les canevas rythmiques de Chuck Berry. On y décrypte la tablature des procès et des incarcérations, des trahisons et des amitiés, et toute une gamme d'anecdotes : les "quarante-six oeufs au plat" de Bill Wyman, la "coupe de cheveux gratuite" offerte aux gringalets ébouriffés par le président de la Fédération nationale des coiffeurs de Grande-Bretagne, la guitare volée à Keith Richards pour Jimi Hendrix...
Il y a surtout, dans ce livre, plus de littérature que ne le supposait peut-être François Bon lorsque, peu après l'entame de son solo, il confia de Stu Sutcliffe, l'éphémère bassiste des Beatles : "Sutcliffe est quelqu'un qui lit des livres, il faut bien en croiser quelque part dans cette histoire". Biographe en quête de la "peau vivante des hommes", François Bon est avant tout un romancier. Il remplit de ses mots, de sa grammaire, de son vocabulaire, leurs phrases étanches, à eux, les Rolling Stones -répliques sèches de Charlie Watts, sentences marmonnées par Keith Richards, gymnastiques verbales de Mick Jagger.
Quelle est donc cette biographie où Marcel Proust et Winnie l'Ourson paradent entre Truman Capote et Pierre Bergounioux. Où le mot héroïne se donne dans toutes ses acceptions. Où la description d'une Fender Telecaster Vintage de la fin des années 50 rivalise de détails avec l'expertise d'une Rolls-Royce Silver Cloud Mark 2 -François Bon est l'auteur du roman Mécanique (Verdier, 2001), dédié au garage paternel. Cette biographie-là est écrite par un homme à l'ouïe fine qui souhaite entendre autre chose que le refrain des faits, la rengaine des clichés et des dates cent fois récitées : juillet 1969, mort de Brian Jones; décembre 1969 : meurtre par des Hell's Angels de Meredith Hunter au concert d'Altamont... "La biographie doit sans cesse partir de l'ombre, traverser la maigre partie publique, et revenir à l'ombre : elle s'accepte comme roman de cette ombre". Se défiant de la polyphonie des témoignages contradictoires des Stones et de la cacophonie des biographies, pas dupe non plus de l'acoustique plus chaude, plus intime de ses entretiens avec Mick Jagger ou Bill Wyman, François Bon invente ses propres sonorités.
Pour "redresser le décor réel" et parvenir à ses harmoniques, l'écrivain règle son capodastre à l'unisson d'une passion entêtée mais intraitable : "On s'est dit qu'on ferait ce livre, qu'on ne le ferait pas sans estime". Souvent, François Bon retrouve les suées du danseur concassé dans le public des Abattoirs en 1976, les perfides rétorsions de l'admirateur exaspéré par les distorsions qui menacent la survie des Stones : " Je vivais à Rome cette année-là, et, par vengeance, j'étais revenu à la villa Médicis avec un disque des Clash". Peut-être redevient-il, lorsque sa phrase s'envole, le gamin de 14 ans, aide-pompiste à Ruffec, Nationale 10. Il recevrait de Keith Richards le partage d'un clin d'oeil -et tandis que Keith rattacherait ses sandales, Francis, le patron, remplirait le réservoir de la Bentley. Ce serait le 6 mars 1967. Un roman. Un prélude. L'avant-goût de ce "parfum d'adolescence" qui flottera dans l'atmosphère de Civray au bord de la Charente, où la déflagration des Stones résonnera dans ses tympans tout neufs. François Bon ne s'est jamais désisté. Cette fidélité aux Stones, inaudible peut-être par les critiques, vibrait dans ses compositions précédentes : " Il y a du Keith Richards partout dans Limite, mais c'était votre crâne d'adolescent que vous cherchiez à redécouvrir, on a eu des audaces dans Parking ou Impatience y compris parce qu'on souhaitait pour soi d'écrire comme en coup de poing dans les formes urbaines et monochromes du monde". Son exaltante biographie est la bande-son originale de ce vacarme.

Rolling Stones une biographie
François Bon
Fayard
670 pages, 22 e

* Sur son site internet (www.remue.net), François Bon explique sa démarche, propose de nombreux liens et des enregistrements précieux -dont la chanson Cocksucker blues interprétée en duo par Jagger et Richards.

 Rolling Stones une biographie de Fran?ois Bon

 

 

 

 

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