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Les articles       

Amuleto
de
Roberto Bola?o
Allusifs (Les)
15.00 €


Article paru dans le N° 040
Septembre-octobre 2002

par Dominique Aussenac

*

    Amuleto

Les premiers romans traduits du Chilien Roberto Bolaño offrent une profondeur de champ étonnante, confrontant mythes grecs et victimes des dictatures sud-américaines. Un travail d'une rare ambition.

De quel lieu peut bien écrire Roberto Bolaño? Du ciel, de la terre, de ses entrailles? Tout surprend chez lui, estomaque, fascine. La construction de ses ouvrages, l'ampleur de son écriture, son humilité, un côté chien fou iconoclaste, une connaissance érudite des anciens et des modernes, un farouche désir de vouloir tout montrer, tout dire, l'essentiel et le superflu, l'organique et l'inorganique, les vivants et les morts, le rêve et le réel. En d'incessants allers et retours spatio-temporels, de balayages panoramiques, d'effets de zoom qui isolent et démultiplient les personnages, tous liés à la fission vitale qu'est la poésie, il crée des constellations, des magmas en fusion de sens et d'humanité. Roberto Bolaño, à bras le corps, travaille sur l'écume poétique du monde qu'il malaxe, dilate, souille, anoblit, un peu à la manière d'un Dante faisant émerger ses poètes tutélaires des Ténèbres. Ce que réfute cet autodidacte né à Santiago du Chili en 1953 et résidant près de Barcelone.
Dans Étoile distante, Bolaño confronte les relations qu'entretiennent la littérature et le mal à la barbarie bien réelle de la dictature de Pinochet. Un ange de la mort s'introduit dans des cercles poétiques. Après le coup d'État militaire, il opère une série de crimes aux mises en scènes macabres, entamant en parallèle une carrière de poète officiel de la dictature. Avec Nocturne du Chili, il dénonce l'absence de remords des tenants de la dictature. Un critique littéraire, le père Icabache, professeur de marxisme de Pinochet, revoit les fantômes de sa vie, sur son lit d'agonie. Amuleto, enfin, dresse le portrait ahurissant d'une presque SDF, amie des poètes qui échappe à la rafle et au massacre de l'Université de Mexico en se réfugiant sur le trône d'un chiotte, un livre de poésie à la main. Présent sur la scène littéraire espagnole au début des années quatre-vingt-dix avec La Littérature nazie en Amérique, puis Les Détectives sauvages (romans non traduits) Bolaño a reçu deux des plus prestigieux prix littéraires d'Amérique latine.
La poésie occupe dans vos romans une place primordiale. La considérez-vous comme un matériau de base?

J'aimerai croire que ce n'est qu'un simple hasard. Si j'étais un boucher, j'écrirais sur les bouchers et les boucheries. Si j'étais magicien, j'écrirais sur le monde, parfois plein de rancoeurs des magiciens. Je suis, ou plus exactement je fus poète, ce qui est la même chose que n'être rien. J'écris sur ce que je connais le mieux, sur ce qui m'a le plus déçu aussi et sur ce que j'admire le plus : le domaine de la poésie, le seul domaine avec celui de la douleur où il est encore possible de se perdre, de trouver des formules merveilleuses (ou plus exactement : la moitié d'une formule) et où l'on peut consciemment ou pas mettre sa propre vie en jeu.
La manière dont vous mettez les poètes en exergue tient un peu de la philologie. Quelle est votre formation intellectuelle?

Une formation qui n'a rien d'académique. J'ai arrêté mes études à l'âge de 16 ou 17 ans. J'ai beaucoup voyagé. En attendant de vivre exclusivement de la littérature, j'ai exercé de nombreux métiers. Tous humbles et mal payés mais qui m'ont énormément enrichis. Un paradoxe puisque la moitié de ces métiers sont appelés à disparaître. Pourtant ce sont des métiers enrichissants. Enrichissants et abrutissants à la fois. Et je ne dis pas ça pour moi qui finalement n'étais rien d'autre qu'un touriste dans les tripes du prolétariat, mais pour les gens que j'y ai rencontrés, des gens qui toute leur vie n'ont travaillé que dans ça et qui étaient des êtres nobles et courageux. Enfin ma formation n'est nullement académique, quoiqu'évidemment j'ai aussi lu. En fait, j'ai beaucoup lu, trop peut-être.
Quels ont été vos débuts littéraires?

Assez communs comme la plupart des écrivains. Apprendre à nager dans une mer de dieux grecs, dans une Athènes sub-aquatique et rapidement ouvrir les yeux et se rendre compte de ce qui flotte dans une piscine publique. Artaud disait qu'écrire était une cochonnerie, que tous les écrivains étaient des porcs, surtout les contemporains. Je l'approuve. Cependant, je continue à admirer les jeunes écrivains. De la même manière que j'admire les jeunes boxeurs. Quant à mon évolution, chaque jour j'écris moins bien, je me fatigue d'avantage, chaque jour je suis plus mauvais. Les années n'apportent ni sagesse ni sérénité.
Vous semblez travailler sur la même confrontation entre réel et imaginaire que Dante. Partagez-vous ce sentiment?

Non, je lis Virgile avec plus de plaisir que Dante. Quoique si j'étais réalisateur de cinéma j'aimerai faire un film sur la Divine Comédie, un film policier dont le titre serait Aventures dans le septième cercle qui est celui des violents. Concernant la confrontation entre le réel et l'imaginaire, je ne sais que dire, j'ai l'habitude d'écrire sur des choses réelles, en fait un de mes défauts est de beaucoup trop m'appuyer sur ce qui est autobiographique. Auxilio d'Amuleto par exemple existe. Tout ce que je raconte sur elle est vrai. Et d'après ce que m'a raconté un jeune écrivain chilien parti sur ses traces, elle vit actuellement en Uruguay, dans un hôpital psychiatrique.
Justement dans
Amuleto où l'héroïne survit grâce à la poésie, vous écrivez "métempsycose, la poésie ne disparaîtra pas. Son non-pouvoir se fera visiblement autrement." Pouvez-vous commenter cette phrase?
Métempsycose est une allusion à mes lectures de Poe. La contre-image de la poésie c'est l'oubli. L'oubli absolu auquel chaque être humain est acculé. L'oubli, cette bataille perdue d'avance, la poésie le combat moyennant des changements, moyennant la magie des changements. Lorsque je parle de "non-pouvoir" je fais référence à quelque chose d'évident : la poésie est un objet somptuaire, dépourvu de pouvoir. Le discours poétique (celui de la vraie poésie) ne tend pas vers le pouvoir. Vers la révolution, mais jamais vers le pouvoir. Je parle de la poésie moderne de l'époque des Lumières jusqu'à aujourd'hui.
Amuleto
fait référence au drame d'Erigone et développe une dimension antique, avec un choeur qui répète, ressasse presque jusqu'à l'hallucination, la transe...
C'est une affirmation bien généreuse de votre part. Moi, je souhaiterai que cela soit possible, malgré mes modestes moyens. L'apparition d'Erigone dans l'histoire (une Erigone, incarnation de la fragilité, contée dans un jargon mexicain et latino-américain des années soixante-dix, un jargon qui tend non seulement vers l'occultation comme tout jargon mais aussi vers une forme beaucoup plus pathétique, vers la félicité) ne sert pas que de contrepoint à l'histoire d'Oreste, mais aussi de représentation de la déroute politique latino-américaine. Une déroute qui même si elle a été annoncée, n'en a pas été pour autant moins atroce.
Vous exhumez d'un passé proche des événements terribles (dictature chilienne, assaut et massacre de l'Université de Mexico en 1968) que la modernité semble vouloir occulter. Vous les présentez avec gravité, mais aussi avec beaucoup d'humour comme si vous tentiez de mythifier des êtres ou des faits tout en les désacralisant.

Je crois qu'on ne peut rien oublier même lorsqu'on a envie d'oublier. Si on pouvait oublier on pourrait être de nouveau irresponsable. On pourrait chanter autour d'un feu en plein midi. Nous pourrions nous dévorer nous-mêmes. La culture est basée sur la mémoire. Depuis l'époque des Lumières, la mémoire engendre la responsabilité. Au sujet de l'humour : il n'y a que faire l'amour qui est un peu mieux que rire. Ou non, ça dépend. Au-dessus de l'humour et de l'amour il y a peu de choses sacrées, probablement aucune. Ce qu'il y a, c'est parfois un énorme silence facile à confondre avec quelque chose de sacré, mais qui ne l'est pas. Ou il y a de la peur, qui peut aussi se confondre avec le sacré. Mais non, généralement ce qu'il y a, c'est du silence. Et Rimbaud nous a appris ce qu'il faut faire quand on arrive à ces grandes prairies silencieuses, bien que nous l'oublions petit à petit.
Wieder, le poète fasciste d'
Étoile distante est présenté comme un ange de la mort qui pousse son art jusqu'au paroxysme. Vous posez à travers lui la question des relations de l'art et du mal?
Les relations de l'art avec le mal sont nombreuses. Ou du mal avec l'art. J'ai connu quelques incarnations du mal. Il y a un mal que nous dirons ordinaire. Un mal d'ordre psychologique, un mal causé, auquel nous nous heurtons tous les jours. Un mal lâche, bien que tout mal par définition soit lâche. Mais il y a aussi un mal courageux. Un mal qui se transcende à lui-même. Un mal qui peut même aller jusqu'à nous paraître extra-terrestre. L'altérité totale! Un mal qui continue l'épique et le tragique, mais qui en réalité constitue le blindage parfait. Pour ne pas employer les termes de valeur et lâcheté, nous dirons qu'il y a un mal froid et un autre chaud. Le chaud est neutralisable. Le froid, non. Le mal froid est comme l'ombre de l'humanité et nous accompagnera toujours. Peu à peu il est difficile de les différencier.
Que pensez-vous de Pinochet?

Une honte toute chilienne. Une honte qui se transforme en verge du Roi Midas pour quelques écrivains chiliens très connus. Le tyran, comme icône postmoderne procure des bénéfices matériels. Tout s'échange, rien ne se conserve.
À travers le père Icabache de
Nocturne du Chili, vous dénoncez les attitudes de collaboration et de mémoire sélective de certains Chiliens...
Dans Nocturne du Chili ce qui m'intéressait c'était l'absence de culpabilité du prêtre catholique. L'aplomb admirable de quelqu'un qui par formation intellectuelle se devait de ressentir le poids de la culpabilité. Moi je crois que la culpabilité, le sentiment de la culpabilité fait partie du peu de bonnes choses de la religion catholique. Il m'est toujours apparu comme une élucubration pseudo-dyonisiaque d'un homme dénué de culpabilité. En ce sens, bien évidemment, je suis totalement contre Nietzsche. Vivre sans culpabilité, c'est comme vivre hors du temps, dans un perpétuel présent, dans la prison de songes ou de drogues du Meilleur des mondes. Vivre sans culpabilité c'est abolir la mémoire, perpétrer la lâcheté. Si moi, qui ai été une victime de Pinochet, je me sens coupable de ses crimes, comment quelqu'un qui fut son complice par action ou par omission peut-il ne pas se sentir coupable?
Vous êtes extrêmement lucide par rapport à Nietzsche dont la formulation fut aussi très poétique
.
Je n'aime pas les grandes sentences poétiques. J'apprécie la valeur des poètes. Mais comme penseur il n'y a pas plus mauvais qu'une ruelle sans sortie : c'est une porte qui mène directement aux abîmes. Je préfère Pascal, qui cherche des ponts dans les abymes. Et plus encore Lichtenberg, qui a opté pour la dérision et qui espérait que les temps futurs seraient meilleurs, quoiqu'il savait parfaitement qu'ils ne le seraient pas.
Vous avez la volonté de donner une vue d'ensemble la plus complète possible, est-ce dû à votre situation d'exilé, coupé de ses racines?

Je ne me suis jamais senti exilé dans le sens que l'on donne habituellement au mot exilé. En plus d'une occasion, j'aurais aimé m'exiler pour de vrai, mais pour cela il aurait été nécessaire soit de me suicider, soit qu'un vaisseau extra-terrestre m'enlève et m'emmène dans une planète lointaine. Mes racines, d'autre part, ont toujours été électives. Ma bibliothèque comprend beaucoup d'auteurs européens, les amis et amies de toutes les nationalités.
Y a-t-il chez vous un désir de rapprocher Amérique latine et vieille Europe?

Pour moi, l'Amérique latine, c'est l'asile de fous de l'Europe. Au début, on l'imagina comme l'hôpital ou le grenier, mais aujourd'hui c'est l'asile. Un asile sauvage, appauvri, violent, où pèsent le chaos et la corruption, si on ouvre bien les yeux, il est possible d'y voir aussi l'ombre du Musée du Louvre.
Dans vos ouvrages, Julio Cortázar est souvent cité, tout comme Borges.

Que je parle de Borges ou de Cortázar, c'est comme si une fourmi parlait du passage de deux éléphants. J'ai connu Cortázar à Mexico, j'ai parlé avec lui dans la rue, très peu, pendant que lui et Carlos Fuentes attendaient un taxi. Tous deux étaient avec leurs femmes. Moi, j'étais avec un groupe d'amis et nous ressemblions à des mendiants. Je n'ai pas connu Borges, mais c'est l'auteur moderne que je relis le plus. Celui qui m'a le plus appris.
L'humain avec toutes ses approximations, erreurs, ses intuitions, son génie est aussi à l'instar de la poésie, votre matériau premier?

Sans aucun doute. L'être humain et ses envies de vivre. Ses envies de rire. L'être humain qui sait que rien n'a de solution et qui pourtant lutte pour trouver des solutions. Ou parce que son naturel le pousse à lutter. Ou parce qu'il lui semble plus élégant, plus sexy, de lutter que de ne pas lutter.

(Merci à Martin Ochoa pour la traduction)

Roberto Bolaño
Amuleto

Traduit du chilien par Emile et Nicole Martel
Les Allusifs
145 pages, 15 e
Étoile distante

181 pages, 15 e
Nocturne du Chili

152 pages, 15 e
Traduits du chilien par Roberto Amutio
Christian Bourgois

 Amuleto de Roberto Bola?o

 

 

 

 

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