Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Va où
de
Valérie Rouzeau
Temps qu’il fait (Le)
14.00 €


Article paru dans le N° 039
Juin-août 2002

par Thierry Guichard

*

    Va où

À chaque recueil, la poétesse Valérie Rouzeau invente une langue neuve. Dans Va où les longs vers vont vite pour faire que la vie décolle et s'abouche à la poésie. Bienvenue en poévie.

Si on ne peut pas dire d'un écrivain qu'il apparaît comme un des grands du siècle à venir sans passer pour un flagorneur péremptoire, qu'il nous soit permis du moins de penser qu'il en est ainsi de Valérie Rouzeau. Et essayons de voir ce qui provoque ce sentiment.
Certes, cette poétesse n'a pas, à ce jour, une oeuvre bien volumineuse. Trois recueils seulement figurent dans sa bibliographie. Et trois livres de traductions de Sylvia Plath et William Carlos Williams. Ce n'est pas beaucoup, mais il faut ajouter aussitôt que la jeune fille n'a que 35 ans et qu'ont disparu de sa bibliographie entre autres Je trouverai le titre après (Guy Chambelland, 1984), Petits Poèmes sans gravité (La Crypte, 1991), Chantier d'enfance (La Bartavelle-Le Noroît, 1992) et Patiences (Manège du cochon seul, 1994).
Ce dernier (cf. MdA No12) posait peu de mots sur la page, dans des sortes de haïkus délicats, pour dire l'angoisse du temps qui passe, la disparition d'une grand-mère. L'émotion était sensible. Pas revoir (Le Dé bleu, 1999) marque une naissance et fut un choc pour beaucoup : ce livre de deuil faisait suite à la disparition du père. Dans l'épreuve et l'urgence d'écrire, la poétesse découvrait une langue émotionnelle, balbutiante et généreuse. Avec ce recueil (cf. MdA No27), Valérie Rouzeau s'offrait un lectorat bien plus large que celui qu'ont habituellement les poètes et battait les records de vente de son éditeur. Neige rien (Unes, 2000), qui suivait, visait à changer encore une fois l'ordre de la langue pour éviter qu'elle ne se fige. Jeux de mots et jeux de sonorités, glissements sémantiques électrisaient le livre écrit à l'encre rouge (cf. MdA No31).
On avait donc la certitude, partagée par bon nombre de poètes, que l'oeuvre de Valérie Rouzeau faisait entendre une voix singulière et importante d'aujourd'hui. Ceux qui lisent les revues de poésie ont croisé son nom et ses poèmes plus d'une fois. Ils ont pu remarquer aussi combien la jeune femme était attentive au travail des autres à travers les dossiers qu'elle consacra dans Décharge, avec Jean-Pascal Dubost, à des poètes comme Yves Charnet, Ariane Dreyfus, Sabine Macher, Claude de Burine ou James Sacré. Ceci pour dire que Valérie Rouzeau n'écrit pas de la poésie : elle vit la poésie. À bien y regarder, on pourrait même dire qu'il y a là un engagement fort, perceptible dans Va où qui vient de paraître.
Ce nouveau recueil, somptueux, est probablement le plus difficile à lire : c'est qu'il s'entend avant tout. Il s'entend musicalement et rythmiquement, dans une ivresse de la langue qui entraîne le lecteur dans une danse étourdissante. On pourrait voir d'ailleurs, dans cette frénésie de la vitesse, la cause de l'absence de point d'interrogation dans le titre, trop long à tracer. Les mots vont si vite, étirant les phrases comme si elles étaient élastiques, qu'ils s'entrechoquent parfois, prennent des raccourcis sémantiques qui affolent le sens. Ce que l'on perçoit alors et d'abord, c'est la matière même de la langue, c'est, métaphoriquement, un corps titubant comme celui d'un enfant qui apprend à marcher ou d'un adolescent ivre et gai.
Cette gaieté est un cadeau : elle irradie au point de masquer que ce qui la fait advenir est lié à l'angoisse de la mort. La première partie du recueil revient sur cette obsessionnelle inquiétude, travaillée dans chacun des recueils de la poétesse. Il s'agit de prendre la peur de vitesse et "Le sentiment lourd et le coeur qui peine qu'il faut fagoter". Courir sa vie parce qu'à la fin "Ma bouche ne fera pas d'histoire quand s'agira de la fermer ce sera tout moi mon silence toute moi ma rengaine arrêtée". Parce qu'in fine "Mon temps de parole bien passé je m'en irai faire mon silence"..
La précipitation (comme on dirait en chimie ou en météorologie) crée de nouveaux mots comme le beau "malchanceté" qui innocente les coupables. La langue prend au piège ses habitudes et, trébuchant, découvre des trésors : ici, c'est un "allez vous en" qui devient un bien plus révélateur "allez en vous". Cette vitesse n'est pas tant une fuite, que la résolution radicale de vivre en poésie, c'est-à-dire de ne pas transiger avec la vie. Ainsi, "Les cloches pourront sonner au cou de la vie vache nous aurons le vin fou nous aurons le temps gai". Il y a quelque chose de Charlie Chaplin dans ces poèmes : Charlot n'est-il pas sans cesse en train de tituber, comme s'il dansait sur son chemin de misère? De même, au marché, la poétesse fait des "affaires elles sont bonnes au milieu des paniers nombreux comme je ne remplis que mes yeux".
Cette légèreté des phrases est un envol permanent. Le coeur aussi va vite et l'amour revêt ici des habits neufs. Pure impudeur et poésie joueuse vont bien pour aller danser : "Toute la bonne journée sept fois le baiser de sa bouche mon amour me tourne la tête mon amour me fait des épis des couronnes de fortune pour les nuits de pleine lune". La dernière partie du livre baigne tout entière dans une lumière d'aube neuve, où les premiers mots sont ceux des poètes jamais vraiment disparus. Va où va loin dans l'humour ("si je perdais mon temps il me ferait ce coup-là de me retrouver") et dans l'amour ( "Parapluie tonnerre par amour je fais pour lui plaire de l'humour" ) et donne pour longtemps au lecteur un coeur d'adolescent.
Une nouvelle fois, Valérie Rouzeau surprend. Et même si l'on reconnaît, d'un recueil à l'autre, une certaine atmosphère, il faut considérer comme un instinct de vie le fait que la poétesse détourne sans cesse la langue des chemins qu'elle s'invente. Ce qui, peut-être, laisse pronostiquer une place primordiale de cet écrivain dans le siècle : nulle bannière ne précède sa poésie. Libre de tout dogme, ouverte à toutes les influences, son écriture s'ouvre de nouveaux espaces et fait entendre une langue jusqu'alors inouïe. "Les gens les gens sont des anges à l'envers" , écrit Valérie Rouzeau. Mais rares sont ceux qui, comme elle, ont été touchés par la grâce.

Va où
Valérie Rouzeau
Le Temps qu'il fait
120 pages, 14 euros

 Va où de Valérie Rouzeau

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Thierry Guichard

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos