Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

United emmerdements of New Order
de
Jean-Charles Massera
P.O.L
15.00 €


Article paru dans le N° 039
Juin-août 2002

par Xavier Person

*

    United emmerdements of New Order

La mondialisation en kit. Ready made global et autres histoires d'aujourd'hui, décalées, détournées. La rhétorique de l'époque est dans le nouveau livre de Jean-Charles Massera.

Une phrase n'aurait été écrite par personne. Elle se gonflerait de néant, envahissant tout l'espace de la pensée, occultant la pensée de ses mots creux, évidant la pensée. Elle ne dirait que l'inconsistance de toute réalité. On la lirait dans le journal. On l'entendrait dans la bouche d'un politicien et peu à peu elle rentrerait dans nos cerveaux uniformisés, standardisés, aseptisés. Une phrase comme celle-ci, qui est une insulte faite à la langue, moulée dans le moule de l'administrativement correct : "L'économie mondiale est aujourd'hui en meilleure forme qu'au début du siècle, elle dispose désormais de gisements de productivité importants et surtout d'une grande flexibilité dans l'utilisation des ressources humaines." Sous l'apparence d'une cohérence globale disparaîtraient toutes aspérités de chaos. Tous visages. Des récits s'autoproduiraient, du monde d'aujourd'hui, sans que nulle humanité ne s'y incarne.
Dans United Emmerdements of New Order précédé de United Problems of Coût de la main-d'oeuvre, Jean-Charles Massera use de cette langue de bois pour en vicier le fonctionnement. Les mots gelés y sont pris au mot, poussés dans leur froide logique à construire un monde à la mesure cauchemardesque de leur inquiétante froideur. Les conséquences de la crise économique donnent matière à un texte caricatural. Défilant en boucles, le verbiage administratif-économique-médiatique se retourne sur lui-même pour ne plus rien signifier que le ridicule de sa logique implacable. Ou comment "la mondialisation des marchés de petits verres à apéritif qui sont un peu kitsch mais qui coûtent 15 balles, de baladeurs qu'ont un son pourri", n'étant pas exagérément consommatrices de ressources financières, bénéficie de la paupérisation de régions entières... Pastichant les formulations creuses de l'époque, Jean-Charles Massera fait dériver le nouvel ordre mondial, proposant des décalages, des changements d'échelle qui construisent un monde en trompe-l'oeil, avec bifurcations soudaines sur un réel au bord de l'évanouissement : "Tout l'monde cherche la formule qui permettrait de trouver la stabilité financière et économique idéale pour la soeur à Christian ou votre fille."
Générant une inquiétude dans le fonctionnement même du langage, United Emmerdements of New Order module les effets d'une étrangeté assez kafkaïenne. "Les infortunés du taux de change et du revenu" par exemple met en scène la sordide épopée de familles françaises échouées en Suisse à cause de la fermeture du tunnel du Mont-Blanc. Sur le mode d'un pseudo rapport administratif, nous sont décrites les vexations et la rapide paupérisation du touriste français réduit au statut "d'un ressortissant d'un pays à monnaie faible qui essaye de voir c'que ça fait en euros la perte de sa propre identité." Le cauchemar est à notre porte, nous y étions déjà et nous ne le savions pas. La réalité est réversible, dès lors que les mots s'en écartent. L'impensable est possible, dès lors qu'une rhétorique creuse gouverne le monde, comme elle agence ces récits, en un doux, un angoissant délire. Une lettre vous serait adressée pour enrayer le désastre : "Monsieur, j'ai pris bonne note de la destruction totale de votre habitation." Les mots seuls régneraient, sur un monde affolé. Un navire battant pavillon savoyard s'échouerait sur la plage de Cully près de Lausanne. Des clandestins tyroliens s'en échapperaient, fuyant le régime national-catholique...
Comment dire "merdre" dans cette langue policée dont on use tous les jours, dans ces récits que quotidiennement on nous fait du monde, sans interroger cette langue même, sans en déplacer le cadre? Choisissant le parti amusé de l'outrance, Jean-Charles Massera gonfle le vide de ce qui se dit, de ce qui s'écrit, jusqu'à explosion.

United Emmerdements
of New Order

Jean-Charles Massera
P.O.L
157 pages, 15 euros

 United emmerdements of New Order de Jean-Charles Massera

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Xavier Person

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos