Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Mystery train
de
Greil Marcus
Allia
18.29 €


Article paru dans le N° 037
Décembre 2001-février 2002

par Pierre Hild

*

    Mystery train

À travers le rock'n'roll et la figure de Bob Dylan,
le critique Greil Marcus retrouve les racines du peuple nord-américain. Plus près du mythe que de l'histoire.

Beaucoup de ses compatriotes ont reporté leur voyage en Europe, pas lui. Pourtant la prise de risque est conséquente, cet humble quinquagénaire véhicule dans ses livres la part la plus fascinante, la plus noire aussi, de l'âme des États-Unis. Celle des prédicateurs hallucinés, des vendeurs de remède-miracle, des pionniers et des petites gens, des capitaines Achab et de leurs baleines blanches, des Huckleberry Finn, ce jeune héros de Mark Twain, des Stagger Lee, ce meurtrier noir, élevé au rang de vengeur d'une communauté, des Presley et autres Dylan. Dans sa croisade, car croisade il y a, il transporte une des armes les plus sophistiquées que le monde ait pu imaginer et propose de nous la faire aimer : la musique anglo-américaine. Né en 1945, à San Francisco, Greil Marcus écrit sur le rock depuis 1966. Il collabore très tôt aux prestigieuses revues que sont Rolling Stone, Creem, ainsi qu'au New Yorker. Avec Lester Bangs et quelques autres, il élève la critique rock au rang de genre littéraire et d'art à part entière, ce qu'il réfutera toujours.
Musique et littérature vont de concert dans le travail de Marcus, autant dans le style, l'investigation ambitieuse et totalisante (il met en connexion chanson, musique avec l'histoire, la sociologie, le folklore, l'économie, la politique etc.), le besoin d'élucider des mystères et de ponctuer ses livres de citations. Ainsi Herman Melville, Mark Twain, Walt Whitman ou encore Raymond Chandler jalonnent de leurs écrits la route des bluesmen ou autres rock'n'rollers. Se réclamant de Tocqueville et d'Hemingway, il publie en 1975, Mystery Train, ouvrage de référence pour certains, livre-culte pour d'autres, aujourd'hui traduit en français, dans lequel à travers les figures méconnues ou très célèbres d'Harmonica Frank, de Robert Johnson, des pèlerins du Band, du noir si subversif et déjanté Sly Stone, de Randy Newman, et du très clinquant Elvis, il célèbre le rock, élément à risque, intégrateur, rebelle de la culture des États-Unis. "Le rock'n'roll est un mélange de bonnes idées rendues stériles par les modes, d'épouvantables nullités, d'atroces fautes de goût et de jugement, de crédulité et de manipulation, de moments de clarté et d'inventions inouïes, de plaisir, de jeu, de vulgarité, d'excès, d'innovation et d'exténuation complète" (Mystery Train, p. 137). Dans La République invisible, publié en 1997 aux États-Unis, Marcus traite du procès hystérique fait à Bob Dylan, lorsque ce dernier est passé du folk à l'électrique et de l'enregistrement des Basement Tapes (enregistrements de sous-sol avec le Band en 1967 de plus d'une centaine de chansons aujourd'hui pirates ou inconnues, ndlr). Mais c'est surtout d'une Amérique du Nord jusqu'alors inconnue et de sa république invisible dont l'oralité, la musique, l'énergie, les pulsions régénèrent et rejouent les mythes fondateurs de ses origines qu'il parle. Vision noire, humble, enthousiasmante, certes egocentrée, voire ethnocentrée (peut-être son point faible, sans compter que les premiers Américains, les Natives, les indiens n'y sont jamais évoqués) d'un pays aujourd'hui blessé que certains considèrent comme un empire arrogant. Rencontre avec un de ses chantres les plus sensibles.

Élever la critique rock à un genre littéraire a été votre principale motivation?
Non, c'est d'autres qui ont émis cette hypothèse. Je me contente d'aimer écrire et d'aimer le rock'n'roll. Et j'ai jamais eu d'autres ambitions que d'essayer de tirer du sens de mes propres réactions et de celles de quelques autres à la musique rock.
La philologie, matière aujourd'hui désuète, étudiait les documents écrits ou oraux dans leur rapport à l'ensemble d'une civilisation. N'est-ce pas votre champ d'investigation?

J'ai toujours conçu la musique comme faisant partie de la culture au sens large du terme. En tout cas, elle n'est pas inférieure en quoi que ce soit au cinéma, à la littérature. Les gens réagissent d'une façon si profonde à l'écoute de la musique, si imprévisible qu'il n'y avait qu'une seule chose à faire, c'était d'écrire sur la musique en la considérant dans l'ensemble de la culture, ce qui inclut l'histoire, la politique, le passé, le présent. Il n'y a pas de séparation, c'est naturel d'écrire sur Robert Johnson, le musicien noir de blues du début du siècle et sur Herman Melville. Même chose avec Elvis Presley. Dans Melville, on trouve le mythe de la baleine blanche. Si dans cet imaginaire américain, il y a cette baleine que personne n'arrive à capturer que ce soit intellectuellement ou physiquement, cela fait partie de la culture américaine. Si l'on est sensible à cela, il y a des baleines blanches à capturer partout.
Vous parlez de la musique comme si c'était un fluide. Dans un passage de
La République invisible, vous décrivez Bob Dylan la chevauchant comme un serpent, un dragon.
Il y a un jeu de mot en anglais entre chevaucher et écrire sur le dragon. En fait, on parle ici de la même chose de deux façons différentes. L'écriture sur la musique, ça peut aller dans n'importe quelle direction pour celui qui la compose, mais aussi pour celui qui l'écoute. Je me rends compte que si une façon d'écouter était courante, usuelle dans un endroit précis des États-Unis à une époque précise de ce siècle, qu'est-ce que cette façon d'écouter dit sur le ton et la manière de la musique qui n'est pas dit à travers les mots. Une chanson, c'est une forme culturelle, un code qu'un étranger au pays, à la ville ne peut pas comprendre. Bob Dylan émet un message sur ce qu'est la vie avec un certain ton de voix. Si on voit les choses de cette façon, oui, la musique est un fluide que Bob Dylan chevauche, utilise, mais que l'auditeur aussi utilise. On pourrait résumer cela en disant : laissez la musique vous conduire là où elle doit vous conduire, mais faites attention à ce qui se passe pendant le voyage.
Votre
Mystery Train, ce train étrange, maléfique ne remonte-t-il pas à l'origine de la culture des États-Unis?
Lorsque je cherchais le titre de mon livre, j'ai réalisé que la dernière chanson dont je parlais était Mystery Train d'Elvis Presley, qui avant avait été chantée par Junior Parker, un chanteur de blues, qui auparavant faisait partie du répertoire de la Carter family, un groupe vocal des années vingt. Et j'ai réalisé que la chanson elle-même était un train qui voyageait dans le temps et que la façon dont elle voyageait d'une personne à une autre, d'une voix à une autre était elle-même un mystère. Quand la musique peut aller d'un chanteur de blues du Mississippi de 1936 jusqu'à vous, jusqu'à moi, la façon dont la musique nous touche dans le temps et dans l'espace, avec la force et le pouvoir d'une locomotive, d'un train, c'est un grand mystère.
Chez Dylan, vous évoquez cette période tumultueuse où il est passé du folk au rock électrique. Vous montrez l'artiste se transcender d'une manière presque christique.

Il s'est passé quelque chose quand Dylan a commencé à jouer avec le Band, à faire de la musique électrique. Quels étaient ses motifs, est-ce que c'étaient des raisons aussi basses, matérielles que gagner plus d'argent, d'être plus populaire? Étaient-ce des raisons aussi simples que : j'aime le bruit, le son que font les Beatles. Pourquoi pas? Cela a été le début d'une controverse, cela a créé un sentiment de trahison chez les auditeurs. Tout cela est très complexe à saisir. Ce qui est certain, c'est qu'il y a eu une guerre entre le musicien et son public et que pendant une certaine période, cette guerre s'est intensifiée, les armes utilisées sont devenues plus violentes. Les chansons et le fait même de les chanter en public ont atteint un niveau toujours plus élevé de conflit, de beauté et de théâtralisation. Ce qui fait qu'aujourd'hui quand nous les écoutons, ce n'est pas simplement une création artistique que nous écoutons, mais un événement qui s'est produit à un moment donné dans le monde. Nous écoutons de l'histoire. Je crois que la transcendance ne vient pas de motif préalable, mais est le produit de ce conflit.
Vous semblez vouloir redonner à travers la musique, ses origines, une part de mythe au peuple nord-américain qui en fait son identité
.
Non, là encore, ce n'est pas mon ambition d'écrire pour quelqu'un à propos de quelque chose d'une façon qui soit instrumentale et cela pose la question du rôle du critique. Le critique peut écouter, lire, regarder un objet d'art, puis y penser de façon plus intense. Avec plus de jeu que les autres parce que ces derniers sont occupés, travaillent, et qu'ils ne peuvent pas passer leur journée toute entière à regarder le même film de David Lynch, à rejouer trente à quarante fois la même chanson. Quand je fais ça, ce n'est pas pour enquêter sur l'objet, mais parce que c'est bon. Le son est tellement bon que j'ai envie de m'y perdre. La musique est un lac qui donne envie de plonger pour découvrir ce qu'il y a au fond. Si le lecteur se sent une affinité avec ce que le critique écrit, cela lui permet de faire l'expérience de vivre cette musique comme un événement culturel dans un contexte plus large qu'il n'aurait perçu de par lui-même.
Dans
Mystery Train, vous rapportez une lettre envoyée par un ami américain des Pays-Bas qui s'interroge : "Comment peut-on comprendre Eschylle, Saint Augustin, Shakespeare ou Nietzsche, quand de sa propre époque on ne connaît pas Robert Johnson?" Il parlait des musiciens hollandais qui maîtrisaient parfaitement la technique du blues mais "ne s'intéressaient pas aux extrêmes de la rage, de l'extase, de la dissipation ou de l'illumination religieuse".
Ce que mon ami voulait dire dans sa lettre, c'est que les idées profondes, on peut les envisager, mais pour les comprendre vraiment, il faut les ressentir au niveau de l'émotion, il faut être excité par elles, effrayé par elles. C'est facile de lire de grands penseurs et de dire : "ah, oui, c'est très vrai!" Mais quand un artiste, plus prêt de vous, dans le temps et dans l'espace vous balance à la figure ce dont la vie est faite sans distance, là on a pas le choix, on est obligé de faire face, soit de s'enfuir, soit de le saisir à bras le corps. Tout cela parle de choses tragiques, de défaites, d'absence d'espoir. Robert Johnson, quand il chante, c'est comme quelqu'un qui dans la rue vous prend par le bras, vous agrippe et vous dit : "la fin du monde est proche". Alors on rit, on le repousse et le soir, on a ça dans la tête, on ne peut pas dormir.
Vous parlez d'une période où la jeunesse du monde était en phase avec la musique rock nord-américaine. À l'heure actuelle, ça semble être moins le cas.

Je n'ai jamais été intéressé par le problème de la pertinence. Est-ce que la musique américaine continue à faire sens pour le reste du monde? La seule chose qui m'intéresse est : est-ce que cela sonne bien? En tant qu'écrivain, je suis moins préoccupé par ce qui concerne les autres que par ce qui m'attire moi, qui me rend perplexe du mystère créé. Si écrire sur ma propre réaction, intéresse les autres, tant mieux, mais je n'écris pas pour convaincre de quoi que ce soit.

Greil Marcus
Mystery Train

Traduit de l'américain par
Héloïse Esquié et Justine Malle
Allia
425 pages, 18,29 e (120 FF)
La République invisible

Traduit de l'américain
par François Lasquin
et Lise Dufaux
Denoël
335 pages, 21 e (137,75 FF)

(Un grand merci à Claude Chastagner pour la traduction)

 Mystery train de Greil Marcus

 

 

 

 

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