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Corps & me (carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur)
de
Loc Wacquant
Agone
18.00 €


Article paru dans le N° 035
Juillet-aot 2001

par Christophe Dabitch

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    Corps & me (carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur)

Pour relater son extraordinaire expérience dans le milieu de la boxe américaine, le sociologue Loïc Wacquant tend vers la littérature sans oublier l'analyse. Un genre hybride lumineux.
Il nomme son expérience une "immersion profonde par initiation" et l'associe à une nouvelle catégorie des sciences sociales qui radicaliserait des théories antérieures, la "sociologie charnelle". Loïc Wacquant est un jeune sociologue français qui enseigne aux États-Unis et qui enquête sur la face sombre de la société américaine. Les inégalités raciales, la prison (Les Prisons de la misère - Liber, 1999), le ghetto.
. En 1988, il pénètre par hasard dans une salle de boxe au sein d'un ghetto noir de Chicago, il a une révélation, presque du même ordre, dans un autre registre, que sa rencontre avec Pierre Bourdieu quelques années plus tôt. Il y restera quatre ans comme apprenti boxeur, jusqu'à monter sur le ring, jusqu'à envisager de devenir professionnel -sous le nom de Busy Louie- et d'abandonner sa prestigieuse carrière de sociologue. Mais il en ressortira et fera son métier car, comme lui dit son entraîneur d'alors : "T'as pas besoin de monter sur le ring, toi". Le récit de cette expérience, Corps et âme, mêle la sociologie, l'anthropologie et l'évocation littéraire. Construit en trois temps avec des extraits de dialogues, de conversation, de carnets de terrain, des portraits de "personnages", il est écrit à la première personne et prône une sociologie du risque, de la participation et de l'inscription dans sa chair même du monde observé, en l'occurrence celui de la boxe qui "élève et abaisse à la fois" et qui a fasciné plus d'un écrivain.

Pour revenir au point de départ, votre entrée dans le gym est le fruit du hasard...
C'est accidentel, sur les conseils d'un ami, car je ne connaissais rien à la boxe. Je cherchais un point de chute dans un quartier du ghetto noir de Woodlawn, proche de l'université de Chicago, pour faire de l'observation quotidienne. La littérature sociologique américaine me semblait pleine de faux concepts et d'un racisme ordinaire. C'est typiquement une littérature qui est le fruit d'un regard distant et lointain. 90% des chercheurs aux Etats-Unis qui travaillent sur l'inégalité raciale n'ont jamais mis les pieds dans un ghetto noir.
Vous en parlez comme d'un saisissement.

C'est une salle sans ouverture sur l'extérieur, c'est un monde physiquement clos, dans la semi-pénombre. Il y a les odeurs d'embrocation et de sueur, les bruits des chaînes auxquelles pendent les sacs, le bruit des coups des gants contre les sacs, les crissements des chaussures sur le tapis du ring, le taf-taf des boxeurs qui sautent à la corde, le chuintement, l'essoufflement de ceux qui respirent, qui ahanent... C'est une sorte de concert des sens. J'ai été saisi par l'expérience, il n'y avait qu'une seule chose à faire.
Même si vous souffrez au début, vous découvrez une fraternité dans cette salle.

Petit à petit on est pris dans l'engrenage, l'amitié, les gens qu'on connaît, le fait d'être là. C'est un monde sensuel, moral et amical très riche. Ce n'était pas une amitié qui passe par les mots mais dans ce que l'on fait. Par exemple avec Ashante, mon partenaire de sparring, on est devenu des frères en se cognant dessus tous les après-midi.
Était-ce une relation schizophrénique?

J'avais parfois l'impression de mener une double vie. D'un côté j'avais une vie universitaire classique et d'un autre j'avais cette vie à la salle. Le soir, je devenais Busy Louie, je mettais ma cape de boxeur... Quand j'ai quitté la salle, j'étais cliniquement déprimé. L'univers universitaire était dépourvu de sens. J'étais intimement persuadé que la seule chose qui pouvait donner du sens à ma vie, c'était de continuer à boxer.
Qu'est-ce qui vous a guidé d'un point de vue scientifique?

Je me suis soumis aux rituels locaux et j'y ai participé dans ma chair. Par tous les moyens, j'ai essayé de devenir le phénomène. On gagne une connaissance charnelle différente de celle de l'observateur extérieur et une compréhension pratique et sensuelle. Avec cette sociologie charnelle, on soumet sa chair aux aléas et aux conditionnements de l'univers considéré. C'est une radicalisation de la théorie bourdieusienne de l'habitus. S'il est vrai que le rapport que nous avons au monde social passe par des dispositions inconscientes, incorporées et systématiques, il faut alors fabriquer et subir cet habitus pour mieux comprendre un univers.
C'est la raison pour laquelle vous avez trois récits différents?

Cela fonctionne par un principe de vases communicants. Petit à petit, la charpente analytique tend à disparaître au profit du récit mais les concepts ont été donnés. Le lecteur peut se perdre dans le récit, son corps, par lui-même, fera l'analyse sans même le savoir. Dans les sciences sociales, le travail d'écriture consiste souvent à singer la rhétorique des sciences dures, à éliminer tout ce qui donne prise au vécu, au pathos, à l'émotionnel, au bruit et à la fureur du monde social. Ce qui est historiquement le privilège de la littérature. C'est une sociologie du monde à travers le corps, en se servant de son propre corps comme outil de connaissance du monde, avec un travail d'écriture qui le restitue.
Mais vous vous écartez des canons littéraires et journalistiques sur la boxe.

Traditionnellement, on élève la boxe en la transformant en artefact, en une boxe qui serait pratiquée par des artistes ou des philosophes. Les littéraires y projettent un inconscient qui est un inconscient esthétisant. La caricature de cela, c'est Norman Mailer qui attribue au boxeur ses préoccupations existentielles. Mais mon livre est plutôt contre l'exotisation, et la littérature en est un instrument privilégié. Particulièrement la boxe puisqu'il s'agit d'un univers dont les écrivains sont distants socialement et racialement. C'est le motif de leur fascination. La boxe, c'est pour eux l'antithèse : le blanc et le noir, le haut et le bas, celui qui écrit et celui qui cogne... Au lieu de comprendre le travail de mythologisation de l'univers pugilistique, la littérature participe de ce mouvement. On peut créer une complémentarité entre la littérature et la sociologie même si quelque part, elles s'opposent. Mais par un travail volontaire, on peut créer ces objets hybrides que sont les productions de la sociologie charnelle.

CORPS ET ÂME - CARNETS ETHNOGRAPHIQUES
D'UN APPRENTI BOXEUR

LOÏC WACQUANT
Agone
268 pages, 110 FF (16,77 o)

 Corps & me (carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur) de Loc Wacquant

 

 

 

 

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Christophe Dabitch

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