Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Exit (suivi de) Les Noyés
de
Michel Surya
Farrago/Léo Scheer
10.67 €


Article paru dans le N° 036
Septembre-octobre 2001

par T.G.

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    Exit (suivi de) Les Noyés

Écrits tous les deux en 1982, Exit et Les Noyés peuvent se lire comme les deux mouvements d'une même pièce pornographique, allegro d'abord, andante finalement. L'allegro est la furie amoureuse de deux corps lâchés à leur passion, l'andante, une douceur noire, celle avec laquelle "on porte quelqu'un en terre."
Exit
dit à la première personne une scène d'amour sous un porche au coeur d'une "nuit étonnamment bonne comme une eau tiède d'été" (on verra que cela va changer). Le texte épouse le rythme de ce que les corps jouent et déjouent, violence du désir, lutte frénétique, soif et fièvre.
Pas de ponctuation, mais encore une conscience de soi, de son corps dans l'espace, une maîtrise (cela aussi changera) bien que le fait de pouvoir être surpris par des passants "porte insensiblement à l'excès". Un excès qui conduit à dire oui à l'autre, à en accepter tous les désirs. C'est aussi dire oui à soi-même : "elle lèche à ma bouche son goût acide résineux se suce en m'embrassant" après que de son vagin a coulé "un léger déduit d'eaux mêlées sienne mienne". La nuit, imperceptiblement, change et devient "longue lente étale comme une eau morte", alors la femme s'ouvre un peu plus "m'offre effrayant admirable dégagé (...) son huis noir dans l'inaccessible acide touffeur des poils""il suffirait que j'y applique l'oeil pour découvrir l'aube ou les limbes du corps". On pense à l'oeil de l'ecclésiastique sévillan énucléé dans Histoire de l'oeil de Bataille. Nul sentiment, nulle psychologie mais une tension désespérée vers l'épuisement des corps conduit au sentiment que c'est à un combat que nous assistons. Combat contre la nuit, la mort, contre soi tout aussi bien -et l'on pense aux peintures de Bacon où l'amour est cannibale. Le corps de la femme semble un temple que l'homme profane et viole avec d'autant plus de hargne qu'elle y trouve sa transcendance.
Si Les Noyés ne faisait pas suite à Exit, la réédition des deux livres en un seul ajoute un élément aux deux récits : le temps. Et l'on jugera combien ce qui devait changer a effectivement changé. Toujours écrit sans ponctuation, le récit poursuit donc, à l'intérieur d'une chambre, le rapport amoureux, physique et sexuel de deux êtres, mais on passe du "elle" au "tu". Ce seul passage, comme le remarque Bernard Noël dans sa préface, indique bien que les deux êtres d'Exit sont arrivés à une extrémité de leurs relations lorsque débute (et finit : le texte est très court) Les Noyés.
Placé sous la marque de l'abject (vomis, haine, mépris), le texte sape tout ce qui pouvait rester des oripeaux de l'amour. Sans pour autant que ce qui nous est raconté soit autre chose que de l'amour. Simplement une frontière semble avoir été franchie, les limites ont été dépassées et la nudité ne s'est pas contentée des deux corps. L'exténuation du rapport sexuel, ce ressassement cauchemardesque des nuits sans aube, offre la vision désenchantée, sans charme trompeur, de l'autre : "je pleurais tu étais laide au moins autant que je l'avais voulu laide et mauvaise une ordure qui méritait l'adoration". La langue arrive au bout de son souffle asthmatique, vidée, à peine capable encore de tenir le monde qu'elle dit. Elle va s'éteindre. Au bout de la nuit, le voyage s'achève : celui qui a conduit du désir au dégoût, de la chair à la viande, de l'amour à la mort.
On pourrait dire qu'avec Humanimalité, Surya se livre à un exercice de funambule, si ce dernier n'était pas aérien. Dans cet essai, l'écrivain fait surgir de la littérature une figure mythique : la taupe. S'il part de La Métamorphose pour montrer combien Kafka eut la prémonition "qu'on abaisserait l'homme, qu'on ferait de lui une bête", c'est pour d'abord s'interroger sur la part animale de l'homme. Après un détour étonnant par Germinal où l'on croise un cheval aveugle de mine appelé Bataille tué lors d'un attentat perpétré par un anarchiste nommé Souvarine (le vrai Bataille, plus tard, "volera" au vrai Souvarine sa compagne, Colette Peignot!), c'est de Shakespeare à Kafka que l'on suivra le cheminement souterrain de la taupe. Appelée à être celle qui fait voir dans Hamlet, la taupe devient vite le symbole de la Révolution en marche (Hegel puis Marx). Le bas (quoi de plus bas que ce qui vit souterrainement) avance pour surgir un jour et c'est la révolution. Mais c'est aussi une image idéalisante. Avec Le Terrier, Kafka fait de la taupe non plus un animal qui chemine, qui avance, mais une bête qui fuit, qui s'enfouit. Fin de l'idéalisme. Exercice de funambule souterrain, donc, cet essai avance par digressions et incises, brillamment, au rythme des galeries que la langue fait. Pour déboucher, avec Guyotat sur un "monde qui n'a jamais eu la force d'espérer être autrement". L'horizon effacé, il ne reste alors plus qu'à se regarder tels qu'on est. Ici-bas.

Exit & Les Noyés
Farrago Léo Scheer
54 pages, 70 FF (10,67 e)
Humanimalité
Gravures de Noëlle Rimlinger
Néant (S. Raimondi 38, rue Mathis
75019 Paris)
64 pages, 75 FF (11,43 e)

 Exit (suivi de) Les Noyés de Michel Surya

 

 

 

 

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