Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Et les lèvres et la bouche
de
Marie-Laure Dagoit
Agnès Pareyre
19.90 €


Article paru dans le N° 034
avril - mai 2001

par Marie-Laure Picot

*

    Et les lèvres et la bouche

Jeux coquins, déferlante de jupes, de robes, lingeries et accessoires, scènes de débauches collectives... Mais les fêtes vues par Marie-Laure Dagoit ont parfois des lendemains qui déchantent. Explications de texte.

On se souvient des débuts de Marie-Laure Dagoit dans l'édition. Au sein de Cahiers de nuit, elle publiait de courts textes érotiques qu'elle signait pour la plupart et qu'on pouvait se procurer contre argent ou contre une paire de bas résille taille 2 pour habiller ses jambes photographiées dans les livres (cf. LMdA N°14). La Machine à écrire n'obéit plus, dont les éditions Al Dante publient aujourd'hui la version augmentée, était déjà au catalogue. Sur le modèle du cahier de l'élève, avec des exercices grammaticaux du type "le texte ci-dessous a été écrit sans ponctuation, retrouve-là", l'auteur décline une série de poèmes polissons ou extravagants, qui obéissent avec délice aux lois de dérèglement de la langue française.
Deux ans après la fondation de Cahiers de nuit, sous le titre un peu crapule de Derrière la salle de bains, Marie-Laure Dagoit décide de poursuivre en solo son travail d'éditeur et d'écrivain, saupoudrant de-ci de-là son catalogue de sa touche très personnelle. On me baise longtemps, court récit d'une scène de bordel décrite façon cérémonie du point de vue de la femme à qui l'on rend hommage, est paru incognito aux éditions Derrière la salle de bains. De toute façon je n'ai rien à me mettre, superbe avalanche de mots volés à la mode féminine tendance coquine, dont certains, inventés, font plus vrais que les vrais, avait aussi fait l'objet d'une publication dans la collection "Sexy samedi" chez Cahiers de nuit. Trois rééditions -très belles. Véritables petits bijoux dans des écrins à leur mesure (saluons le travail du photographe Gilles Berquet)- dont la quasi-simultanéité permet à ces courts textes desortir au grand jour et de mettre enfin l'auteur à la place qu'elle mérite.
Et puis, il y a ce quatrième livre, Et les lèvres et la bouche, récit haletant d'un viol collectif du point de vue de la victime, qui détone d'abord dans ce florilège mais en définitive n'est que l'accentuation outrée d'une révolte, plus ténue dans les précédents livres parce qu'enrobée de polissonneries. Derrière l'imaginaire érotique de Marie-Laure Dagoit, se tient tapie, mais prête à bondir, une foule de démons, d'assez mauvaise augure. Avec pudeur, distance et humour, l'auteur a répondu par email à nos questions.

Vous publiez deux textes érotiques dont on pourrait dire que l'un effleure le genre et que le deuxième le dépasse. Avec De toute façon je n'ai rien à me mettre, on est dans le fantasme tandis qu'avec On me baise longtemps, on est plutôt dans l'expérience limite. La désobéissance est très présente dans vos livres -voir La Machine à écrire n'obéit plus. Effectivement, ils désobéissent aux règles des genres. Quelles sont vos intentions?
J'écris à partir de manuels scolaires datés des années 60. Or, ces manuels proposent une règle à laquelle il est obligatoire de se plier. Il est étonnant que vous me parliez de désobéissance alors que le modèle dont je m'inspire parle d'obéissance. Je ne fais que continuer certaines images et certaines phrases de la même façon que le ferait un écolier qui s'ennuie sur son banc d'école. Alors, oui effectivement il y a désobéissance. La transgression du mauvais élève. Je mérite donc d'être punie très sévèrement et d'aller dans le coin. Le coin : le lieu de toutes les rêveries.
Un mauvais élève plutôt précoce en matière de fantasmes sexuels. Avant de réécrire les manuels scolaires, vous écrivez des textes érotiques... Pour faire rêver?
On peut très bien imaginer rencontrer dans mes livres des femmes en jupon, en corset, perdues dans les draps ou ensevelies sous le sperme, attachées à des cordes comme du bétail. Quelques hommes suffiront à faire le reste. Des filles se touchent et le chien dort sous une table. Le rose monte aux joues, les étoiles tombent du sapin, il n'y a pas d'heure pour être fessée, les garces sont stockées dans des hangars, mon lit est une scène en représentation permanente, des larmes roulent jusqu'aux lèvres où le rouge est rouge et brillant, les baisers y sont onctueux et salés. Tout cela est vrai, ce qui laisse à mes jeux un aspect d'infini. Un lecteur m'a écrit s'être masturbé en me lisant. J'étais étonnée et séduite, car je n'avais pas pris en considération que cela pouvait arriver...
Cette Marie-Laure dont il est question dans l'exercice N°11 de La Machine à écrire n'obéit plus, serait-ce vous? Vous mêlez avec allégresse fiction et réalité. N'avez-vous aucune crainte quant à votre image?
"Même si c'est faux, c'est vrai"
de Henri Michaux. C'est une de mes phrases préférées. Les guirlandes, les bougies, les couleurs, les bas, les étoiles, les hommes qui se branlent, tout est moi. Je mets ma vie en scène, quelque soit mon âge (il varie dans mes textes de 6 à 31 ans). C'est un peu un double avec lequel je joue, qui m'a vue tour à tour petite fille et femme. Légère ou humiliée je donne le meilleur de moi-même. Je ne me sens pas très nette là-dessus. Dans l'écriture, mais aussi dans le réel ; je prends la pose devant la glace pour faire l'inventaire. Je sais écouter, humer une ambiance et surtout regarder. Ce que j'écris c'est aux autres que je le dois. Un jour, une fille m'a prise à part, dans un couloir, pour m'apprendre à embrasser les garçons, je m'en souviendrai toute ma vie.
Avec Et les lèvres et la bouche, on change de registre. Il n'y a pas que de la légèreté dans vos livres. Vrai ou faux, comment vous est venue l'idée d'un tel livre?
Un soir de 31 décembre à l'heure de la fête, des confettis et du champagne; on se retrouve parfois plus impliquée qu'il ne le faudrait. J'avais envie de prendre à mon compte, le temps d'un texte, la ritournelle si chère à Christophe Fiat (qui signe d'ailleurs une postface dans ce livre), et d'y coller mon univers. Ici, la narratrice ne bat pas de la paupière, le lit est remplacé par une plage, les coups font place aux caresses. Ni jugement, ni plainte, juste vivante mais morte. Écrire, c'est se remplir constamment de quelqu'un d'autre : "Je suis un mensonge qui dit la vérité", disait Cocteau. Aujourd'hui cet autre est cruel et noir, mais demain ? Il me semble que l'important c'est ce que je cache, pas ce que je montre.
Et les lèvres et la bouche est une sombre, terrible ritournelle. Pourtant, vous en parlez comme d'un exercice de style. Est-ce là tout?
Aujourd'hui, mon rouge à lèvres est couleur framboise. N'est-ce pas le plus important?

Marie-Laure Dagoit
On me baise longtemps
48 pages, 75 FF
De toute façon je n'ai rien à me mettre

32 pages, 65 FF
Marie-Laure Dagoit
Et les lèvres et la bouche
62 pages, 80 FF
La Machine à écrire n'obéit plus
61 pages, 70 FF
Al Dante

 Et les lèvres et la bouche de Marie-Laure Dagoit

 

 

 

 

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Marie-Laure Picot

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