Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

American Death Trip
de
James Ellroy
Rivages
22.87 €


Article paru dans le N° 035
Juillet-août 2001

par Gilles Magniont

*

    American Death Trip

Avec American Death Trip, deuxième volet de la trilogie Underworld Usa, Ellroy débarque sur nos plages. À vrai dire, il ne libère pas grand-chose, si ce n'est la littérature,
ravie par tant de violence.
Pour la maison Rivages, c'est une poule aux oeufs d'or, un écrivain reconnu et un phénomène qui attire les foules. Lorsqu'il assure la promotion de son dernier livre, il peut se permettre pas mal de choses, comme d'interpeller abruptement son public. Il n'a même plus besoin d'être présenté ou simplement introduit avant de prendre la parole. "J'ai un secret à vous révéler", annonce-t-il, nerveux et goguenard, devant un auditoire averti de ses frasques.
"En 1947, j'étais à Paris. J'avais fait la guerre, j'avais tué plein de nazzzzis, j'avais libéré quelques camps de concentration. J'ai loué l'amphithéâtre de la Sorbonne. Le tout-Paris était là : cet enculé de Sartre, Simone de Bovouaaar, les hommes politiques, le jeune François Mitterrand, etc.. Je suis monté sur l'estrade. J'ai dit : l'étranger, c'est moi. L'existentialisme était né." Avec cette anecdote bouffonne, le show Ellroy est lancé, sur les rails d'une provocation qui louvoie -il s'agit de caricaturer le G.I. immaculé et son imagerie héroïque comme de brutaliser la vieille Europe éprise de ses intellectuels.
C'est un drôle de manège, celui qui consiste à jouer au grand méchant loup yankee tout en publiant la traduction française en avant-première mondiale. C'était déjà le cas en 1995, pour la sortie d'American Tabloïd, ouverture de la trilogie Underworld Usa. Une trilogie vécue alors comme une évasion : "J'avais épuisé ce que je pouvais dire dans le cadre du polar. J'ai alors décidé d'écrire de vastes romans historiques afin d'étendre ma vision. Des livres qui ne peuvent plus être étiquetés, qui transgressent les catégories". Ellroy entend délaisser le "ghetto" du roman noir; le genre dont il s'est rendu maître ne suffit plus à son appétit d'ogre, et Los Angeles, cité mille fois dépeinte, lui paraît désormais un territoire par trop restreint. Il s'agit ainsi, dans un même mouvement, de pénétrer le versant respecté des belles-lettres, la littérature mainstream, et d'élargir sa geste à la nation tout entière. Les premières lignes d'American Tabloïd, tonitruantes, annoncent la couleur du pari : "L'heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe du ruisseau jusqu'aux étoiles." Couper court à l'idéalisation des années soixante... pour élaborer de nouvelles fictions. En fait, rien moins que substituer son imaginaire à celui d'un peuple.
C'est encore cette ambition prométhéenne qui donne tout le prix d'American Death Trip, deuxième tome de la trilogie. Les cinq années (1963-1968) qui séparent l'assassinat des frères Kennedy sont ici recréées au pas de charge. Entre Dallas, Las Vegas et Saigon, se croise le destin de trois hommes, seconds couteaux tapis dans l'ombre des criminels en chef -F.B.I., Ku Klux Klan et maffia. Une syntaxe indigente scande leur nom, comme celui de tous ceux qui, de près ou de loin, participèrent à l'Histoire. Des visages bien connus (d'Howard Hugues à J. Edgar Hoover en passant par Rock Hudson) se mêlent aux créatures de fiction; le récit intègre manchettes de journaux, lettres et enregistrements. Le lecteur ne peut manquer d'être étourdi, grisé de romanesque en même temps qu'intrigué par le possible dévoilement du réel. Sur cette question de la vérité, Ellroy ne tranche pas, ou avec quelque ambiguïté. Toutes les réponses qu'il veut bien donner (avec, certes, un certain laconisme, mais aussi, surprise! beaucoup de bienveillance et très peu de gros mots) soulèvent d'autres questions. Comment peut-on sans s'étouffer mettre en avant une Histoire personnelle? Comment peut-on représenter avec tant d'obstination les "détails" les plus effrayants d'un système, quand on en défend par ailleurs les fondements idéologiques? Il n'est pas certain qu'il faille regretter ces contradictions : elles impriment toute leur tension à la prose d'Ellroy, et font de son oeuvre, haut la main, l'une des entreprises littéraires les plus excitantes du moment.

American Death Trip mêle quantité d'histoires. Au fond, de quoi traite ce roman?
La vie est faite de renégats, d'agents doubles, d'assassins, d'exilés cubains fous, de mafieux, de policiers corrompus, de hauts responsables tout autant corrompus, de membres de l'extrême droite. C'est ce que j'appelle la viiiie (en français, bien sûr)... Voilà ce dont traite mon roman.
Vous traquez le mensonge?

C'est effectivement ce que je veux faire. Je veux montrer la totalité de la vie américaine, dans toute sa gloire et toute sa corruption. Je veux consacrer le reste de ma carrière à réécrire l'histoire américaine du XXe siècle de mon point de vue. Du point de vue de ma fiction. Quand j'en aurai fini avec cette trilogie, j'ai l'intention de remonter dans le temps, et d'écrire un roman sur la présidence de Warren Harding, dans les années vingt. Lorsque le Ku Klux Klan, dans le Midwest, était à son apogée.
Comment le public américain envisage-t-il cette réécriture?

Lorsqu'Américan Tabloïd est sorti, il y a eu de très bonnes réactions. Mais nos hommes politiques ne lisent pas de romans. Ils s'en foutent. Mes bouquins ne sont jamais qu'un pet dans le vent.
Vous opposez votre littérature aux mensonges d'État?

Tout à fait. Je cherche à exposer les différentes formes de collusion d'intérêt et à imaginer les scénarios distincts de la version officielle. Et la seule question qui reste sans réponse concernant Underwold Usa est celle du réel : qu'est-ce qui est réel? Qu'est-ce qui ne l'est pas? Vous n'êtes pas censé distinguer entre ce qui est inventé et ce qui appartient à l'histoire attestée. J'ai l'intention de brouiller la limite qui sépare la réalité de la fiction.
Est-il alors possible d'extraire une vérité?

Oui. Quand vous reproduisez une structure générale qui est celle de l'exercice du pouvoir aux États-Unis, et que vous peuplez cette infrastructure de personnages fictifs, vous vous donnez les moyens de sonder la vérité d'une époque. Mais ce n'est pas une vérité théorique : c'est celle des détails. C'est ma façon de construire une vérité historique. C'est ma vérité historique.
Martin Luther King et Bob Kennedy n'apparaissent jamais directement dans le roman : ils n'y sont présents qu'à travers des enregistrements. Est-ce pour préserver leur image?

Non. C'est pour souligner que ces personnes n'existent qu'à travers le regard de ceux qui les aiment -ou les haïssent.
Vous interdisez-vous parfois, lorsque vous mettez ainsi en scène le monde politique (comme celui du spectacle), d'évoquer ou d'inventer certains "détails"?

Jamais. Je ne m'impose aucune limite. Les seules limites, ce sont les exigences de la fiction : c'est mon instinct qui me guide pour choisir tel ou tel personnage historique. Ces personnes réelles doivent pouvoir s'intégrer à la fiction, être mises à son service. La seule question que je me pose, c'est comment les incorporer et faire en sorte qu'ils fonctionnent comme des personnages de roman.
Dans l'ouverture d'American Tabloïd, vous écriviez :
"L'heure est venue d'ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu'ils ont payé pour définir leur époque en secret." Vos héros sont souvent des idéalistes aux mains sales : faut-il se salir les mains pour être aimable?
Bien sûr, ils sont idéalistes. Mais ils sont aussi à moitié fous, allumés par le pouvoir. Ce sont des hommes violents et je les dépeins sans concession. Ce sont les vrais acteurs de la vie politique américaine, sa face cachée, cauchemardesque. Et je ne dirai pas qu'ils sont représentatifs de l'humanité -je ne porte jamais de jugement général sur cette humanité. Et bien sûr, je veux que les lecteurs éprouvent pour eux des sentiments ambivalents : qu'ils soient horrifiés par leurs actions et ressentent en même temps de la compassion, de la sympathie.
Ils sont parfois comiques.

C'est délibéré. Il y a une face comique sous les aspects les plus cauchemardesques.
Cette dimension est importante dans American Death Trip, davantage que dans tous mes précédents livres. Il y a une sorte d'absurdité, et beaucoup d'ironie : le personnage de Pete Bondurant, raciste, homophobe, finit patron d'une compagnie de taxi qui n'emploie que des homosexuels et des noirs.

"Je déteste l'extrême gauche.
Je suis un Américain,
un capitaliste."

James Ellroy

Est-ce à dire que les protagonistes échouent toujours, et que rien n'aboutit vraiment jamais?
Il y en a un qui va vraiment de l'avant : il a les couilles de faire tuer son père. Ainsi, il détruit tout ce qui l'a créé, tout ce qui a fait celui qu'il est -il peut maintenant poursuivre son chemin, une fois qu'il s'est débarrassé de son père.
Les autres sont confrontés au temps, à une sorte de fatigue.

Ce sont des hommes mauvais qui vieillissent. Ils commencent à éprouver du regret pour ce qu'ils ont fait. Ils ont peur de la mort, peur de perdre ceux et celles qu'ils ont aimés.
Face à eux, tous les personnages féminins sont admirables de dignité et de courage.

Vous avez raison. Ma femme dit que c'est mon roman en hommage aux femmes. Cherchez la femme!!! (s'exclame-t-il dans notre idiome). Il y a certains de mes personnages qui se rachètent, d'autre pas; Pete Bondurant est sauvé par l'amour. Il est sans doute encore vivant, dans le Wisconsin, avec sa femme et son chat. Pete et la chatte!!! (s'exclame-t-il encore)
Comment expliquer que les grandes histoires américaines semblent toutes toucher à la Rédemption?

Nous sommes une nation chrétienne.
Votre écriture semble parvenue à une forme d'épure. Peut-on comparer cette épure au style béhavioriste d'Hammett?

Non. Hammett n'a jamais écrit de façon aussi précise, aussi lapidaire. Personne ne l'a fait. La langue que j'utilise est une langue violente, la langue de la violence, adaptée à la violence des hommes que je décris, et à leur époque. Des phrases directes, déclamatives : même Hemingway a beaucoup plus recours à la description que moi.
Toujours en pensant à Hammett, on dit parfois que le roman noir est issu de la perte des espoirs sociaux. Qu'en pensez-vous?

Oui, le film noir arrive après la Seconde Guerre mondiale, mais le roman noir dur -hard-boiled - apparaît juste après la première guerre. Red Harvest (La Moisson Rouge), le roman d'Hammett, le premier grand roman noir, est né du sentiment de désenchantement qui a suivi cette guerre.
Hammett avait sa carte au parti communiste...

J'ai des affinités avec le style, les thèmes, les personnages d'Hammett. Je ne partage absolument pas sa sympathie pour le marxisme. Je déteste l'extrême gauche. Je suis un Américain, un capitaliste.

American Death Trip
James Ellroy
Traduit de l'américain
par Jean-Paul Gratias
Rivages/Thriller
860 pages, 150 FF (22,86 o)

 American Death Trip de James Ellroy

 

 

 

 

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