Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Les Aiguiseurs de couteaux
de
Serge Pey
Polinaires
22.87 €


Article paru dans le N° 035
Juillet-août 2001

par Dominique Aussenac

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   Les Aiguiseurs de couteaux

Adepte de la poésie directe, Serge Pey retrouve, par le rituel et le martèlement, des échos rimbaldiens où le masculin et le féminin ne cessent de se contourner.
Si le bâton accompagne habituellement la marche, pour Pey, il véhicule aussi le poème. Le bâton, les bâtons de châtaigniers, Serge Pey les lit, les interprète, les brandit, les entremêle tout en martelant du pied, en sacralisant l'espace. Parfois les bâtons semblent surgir de sa bouche, prolongement de la langue arrachée de Philomèle qui engendra le premier poème et à laquelle il consacra sa thèse. Ses prestations, ses performances, il les qualifie d'attaques, de combats (imaginaires ou bien perforant le réel, lorsqu'il dénonce la torture en Tunisie, la mort des grévistes de la faim irlandais dans les prisons de Thatcher).
Sonore, sa poésie l'est, certes (six compacts disques et une trentaine d'ouvrages publiés), mais l'universitaire toulousain préfère le terme de poésie directe, poésie d'action, toujours rythmée, mettant en vibration espace et sons, images et sens. Par le rituel, le piétinement propitiatoire, Pey accède au mythe qu'il réintroduit dans le quotidien -"On n'illustre pas de mythes, les mythes on les crée" (Lmda no29)-, inventant ainsi des constellations reliant réel et imaginaire.
Avec Les Aiguiseurs de couteaux, Serge Pey, fils d'émigré anarchiste espagnol dans la très matricielle et ésotérique Toulouse, célèbre ses origines et les structures autour et dans la constellation dite de La Joselito -Carmen Gomez fut une danseuse flamenco, dont le zapateado (rythme et qualité du son de ses pas) éblouissant et masculin fascina tant le torero gitan El Joselito que ce dernier lui offrit son nom, avant de succomber sous les cornes d'un taureau lui-même nommé Danseur. Jeu sacré autour d'une sexualité cosmique où le masculin et le féminin n'en finissent pas de se retourner, de se contourner, de s'interpénétrer. Dans la corrida comme dans le flamenco, Pey retrouve des échos rimbaldiens, perçoit un jeu de voyelles rythmé par la danse du taureau et de l'homme, un enjeu ésotérique de la langue où dans une cosmopoétique la quête du voyant de Charleville, le duende (force créatrice sans entrave) de Lorca, le trobar clus (style qui permettait aux troubadours de ponctuer leurs poèmes d'images, métaphores secrètes) et la Khabbale s'harmonisent. Et cela dans l'odeur de l'ail roté, du sang, du vin, le martèlement des pieds, des mains (palmas), le souffle du Minotaure...
Autour des Aiguiseurs de couteaux, titre éponyme, gravitent un hommage tendre au señor Martin Elisondo, maître d'école, maître en poésie, une somptueuse Litanie des Blasphèmes dans laquelle Pey exacerbe, décompose, resacralise le Me cago en dios ("je me chie en Dieu"), insulte populaire : "Me cago en el uno del Uno de dios/ L'absolument loin du rien qui partage l'Un et le dieu". Ainsi que des poèmes aux titres ésotériques Coplas infinies pour les Hommes-taureaux du dimanche, Dialectique du compas qui, grenades mûres, explosent d'images et semblent rythmés par toutes les variations du flamenco, des plus lancinantes aux plus effrénées. "Le duende c'est donner à voir en un même instant tous les angles du monde en arrêtant le monde pour l'aimer."Sacrément iconoclaste, sauvage et beau.

LES AIGUISEURS DE COUTEAUX
SERGE PEY
Éditions des Polinaires
332 pages, 150 FF (22,86 o)

Les Aiguiseurs de couteaux de Serge Pey

 

 

 

 

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Dominique Aussenac

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