Classement par ordre d'arrivée
Voici les critiques que nous avons déjà reçues, bonnes lectures et bonnes découvertes. (et n'oubliez pas que vous pouvez commander chaque livre cité sur ce site).
Index des livres abordés
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Le crayon du charpentier de Manuel Rivas (Du monde entier, nrf)
Impressions de lecture de Benjamin Degrandsart
FRANCE
Le crayon du charpentier
Manuel Rivas est né à la Corogne en 1957. Journaliste, poète et auteur de plusieurs recueils de nouvelles, il a obtenu en 1990, le prix de la critique et, en 1996, le prix Torenté Ballester et le prix nationnal d'Espagne. Le crayon de charpentier est son troisième roman.
L'action du roman se situe en 1936 peu après le coup d'Etat de Franco, dans une prison galicienne où ont lieu, pendant la nuit, des assassinats politiques perpétrés par "les Brigades de l'Aube" franquistes.
Dans ce cadre dramatique vont se croiser deux destins, celui d'un peintre anarchiste et d'un franquiste faisant partie des Briguades dénommé Herbal. Mais cette rencontre est d'un genre particulier puisque le franquiste croise le destin du peintre par l'entremise d'un crayon de charpentier que le peintre utilisait pour dessiner. Dès lors, Herbal va devoir apprendre à vivre avec la voix du défunt, ce qui va le conduire à favoriser la résistance face au régime facsiste.
Outre l'exceptionnelle hymne à l'héroïsme et à la résistance, ce roman, qui est dédié à la mémoire du peintre Camilo Diaz Balino assassiné le 14 Aout 1936, est d'une pudeur et d'une force touchante. La poésie sans cesse se manifeste, venant se poser comme un voile sur la réalité cruelle des prisons galiciennes. D'elle naît l'espoir, le salut. L'art ici, rappelle Manuel Rivas, est un moyen de révolution, un moyen propre à liberer l'humain des chaînes de l'opression. Mais il va plus loin, il affirme de manière implicite que l'art est le seul moyen de liberer l'homme de lui-même en faisant ainsi d'Herbal un personnage symbolique. Manuel Rivas se retrouve immédiatement projetté dans la veine d'auteurs comme Pablo Neruda ou Frederico Garcia Lorca, place d'ailleurs qu'il occupe magistralement, à lire absolument!
L'autre côté brûlé du très pur de Salah Stétié
Impressions de lecture de Frederic Moitel
FRANCE
Musc
Je sortais d'un Jaccottet, encore tout bouleversé par la justesse et la clarté de sa parole (" L'effraie "), quand je voulus découvrir Salah Stétié.
Je commençai par L'autre côté brûlé du trés pur, ouvrage de poésie publié en 1992.
Je me heurtai tout d'abord à une porte hermétiquement close. Impossible de comprendre deux vers à la suite. Les images se succédaient et n'avaient que très peu de rapport entre elles. Je me disais : " ça y est, un nouveau Mallarmé. " (Je ne parle pas ici de génie.) Et plus je lisais, moins je comprenais, et plus je pensais que monsieur Stétié se moquait de ses lecteurs, ou rêvait d'être l'arrière petit fils de Mallarmé.
Je pourrais en citer, des vers obscurs plus paradoxaux les uns que les autres. ("et la brûlure imbrûlée de ce qui brûle"), au hasard une allitération qui sort de nulle part, survenue, on croirait, pour faire joli ("sinon les rusés renards des roseraies"), des images alambiquées ("attendant archaïquement le non-né"), et des poémes qu'on dirait tous sortis d'un même moule, tant les images et les termes qu'elles emploient sont répétés.
Alors je vous le demande : est-ce donc si facile d'écrire de la poésie ? Répéter inlassablement, torturer la parole pour annuler son sens ? Peut-on tout se permettre ?
J'aimerais maintenant laisser parler Yves Bonnefoy, qui a parfaitement traduit ma pensée (voir sur le site web de Salah Stétié) : " Affaiblie par la recherche des allitérations et des rythmes mais nullement effacée, simplement empêchée d'observer jusqu'au bout ce qui pourrait être sa rigueur propre, la pensée conceptuelle peut se laisser aller dans cette sorte de texte à des associations floues, à un pseudo-dire : à ce qu'on peut appeler du verbalisme. "
Bien sûr, il préfére ajouter que la poésie de Stétié traduit, elle, une intense verbalité.
Un peu plus loin, YB ajoute : " Ses poèmes frappent par leur pouvoir de miner par diverses voies et désagréger la notion. "
Yves Bonnefoy me rassure : ma lecture était la bonne. Reste l'interprétation: création poétique ou charabia ? Bien s r, vous pouvez toujours justifer cela par quelque théorie fumeuse sur la recherche de la parole pure, pure connaissance du monde, vérité vraie de la langue, réalité enfin mise à nue, etc.
Je reste perplexe, même aprés une seconde lecture.
Je garde pourtant de ce recueil quelques impressions positives: d'abord, de (trop) rares images et visions se révélent habiles à toucher au but (le coeur). Et puis une odeur de tragédie émane de ces poémes si fortement liés les uns aux autres, cette lancinante tragédie, comme une fatalité, un peu hypnotique.
En tout cas, ça sent aussi l'imposture. Et quoiqu'en dise Yves Bonnefoy.
Hervé Mestron
Impressions de lecture de Antoine Bourdin
FRANCE
Musc
Des notes de mieux en mieux assemblées.
De la "sonate dans le caniveau" au "Clebs", (désolé de n'avoir pas encore
lu "Coup de mailloche") la poésie débridée, (et certainement inspirée par de
nombreuses rencontres) d'Hervé Mestron ne cesse de s'étaler avec la
virtuosité d'un violoniste funambule ivre mais lucide sur les bizarreries de
la vie... Cet altiste ne fait jamais de fautes d'accords, mais ses romans
ressemblent à des concerts live, pas toujours parfaits... mais qui laissent
supposer que s'il trouve le nombre de verres de whisky qu'il lui faut pour
nous entraîner dans ses voyages lyriques sans raccords, l'extase du lecteur,
pas la sienne, sera presque parfaite.
Musc de Kemp Percy (Albin Michel, 89 FF)
Impressions de lecture de Christelle
Paris, FRANCE
Musc
Une écriture à l'ancienne, un personnage à la fois simple et sophistiqué, très peu d'action et pourtant ce petit livre est passionnant!
Monsieur Eme porte le même parfum depuis prés de 40 ans jusqu'à ce que sa maîtresse lui fasse une remarque sur une légère différence concernant son parfum ; c'est à ce moment-là que le destin de Monsieur Eme va basculer!
Que s'est-il passé? Comment retrouver son parfum? Pourra-t-il se procurer suffisament de parfum pour le reste de ses jours? Cette quête devient vitale!
Musc est le premier roman de cet auteur prometteur. On a peu parlé de lui dans la presse, alors faisons confiance au bouche à oreilles pour lui garantir le succès qu'il mérite!
L'Enfant du peuple ancien d'Anouar Benmalek (Pauvert)
Impressions de lecture de Vanicaramel
Paris, FRANCE
Les larmes du Bushman
Un vieil homme regarde sa femme se mourir et raconte... Ils se sont rencontrés dans des circonstances bien complexes: fuyant tous les deux le bagne de Nouvelle-Calédonie alors qu'ils ont chacun été arrachés à leur pays, la France pour Lislei, l'Algérie pour Kader... et les voilà mêlés bien malgré eux et pour toujours au destin de Tridarir, le dernier enfant Aborigène de Tasmanie...
La fin du siècle dernier a été bien cruelle pour ces peuples du bout du monde: les Blancs ont débarqué, arrogants et la mentalité sale, pour s'emparer des terres aborigènes, puisque les Negros ne valent pas plus que des singes: la preuve, ils vivent nus! A la lecture de ce roman, on
a souvent envie de hurler des injures, de pleurer aussi pour tous ces peuples exterminés par la seule volonté de salauds incultes: Aborigènes, mais aussi Incas, Indiens d'Amérique... (liste non-exhaustive). Comment après cela avoir envie d'aller visiter l'Australie, ou les Amériques comme si de rien n'était ?
L'auteur a très habilement mêlé les points de vue des trois personnages, mais c'est surtout quand il nous donne à entendre l'incrédulité horrifiée de l'enfant dont les parents ont été salés comme de la vulgaire viande de boeuf que l'on est comme lui submergé par une vague de tristesse: l'Homme est un... Blanc pour l'Homme... Phrase terrible qui s'inscrit au fer rouge dans
l'histoire de bien des pays.
Cherche Midi de Catherine Clément (stock, 69 F)
Impressions de lecture de Alice Granger
FRANCE
A propos de Cherche Midi
Catherine Clément semble avoir retrouvé son midi dans ce livre qui
témoigne en fin de compte d'une vie de recherche. De retour dans sa
maison d enfance, pour l'habiter, rue du Cherche Midi, manifestement
elle ne fait pas que fermer le cercle. Cherche : mot au coeur de sa vie,
qui la fait s'engager (le catholicisme, la philosophie, le communisme)
puis se séparer, s'intéresser à autre chose, à un autre métier, aller à
l'étranger, loin, puis revenir. Pile quand c'est midi. Quelque chose
fait qu'elle n'est pas du genre à chercher midi à quatorze heures. Elle
a toujours cherché quelque chose de précis, lié au Cherche Midi,
c'est-à-dire à son enfance, à sa famille, à son histoire, et, tout
particuliérement, au fait que deux de ses ancêtres, son grand-père
maternel George et sa grand-mère maternelle Sipa ne sont jamais revenus
du camp de concentration. Or, ne lui fallait-il pas trouver une manière
de les faire revenir, d'abord à travers l'étouffement de l'asthme par
lequel son frère et elle s'approchaient de l'étouffement dans la chambre
à gaz du camp? En Inde, à l'occasion du rituel d'incinération des morts,
n'a-t-elle pas assisté à travers d'autres morts à la libération de l'âme
de ses grands-parents s'échappant du crâne qui, à un moment donné de la
crémation, éclate? Alors, son âme à elle peut aller intimement
s'imbriquer à celle de ses grands-parents, et tisser sa préhistoire
telle une matrice. Question de nourriture.
Midi, c'est l'heure à laquelle les maçons commencent leurs travaux.
Maçon, le grand-père maternel George, un Juif russe émigré en France au
début du siècle, mort à Auschwitz avec sa femme, l'était. Midi, l'heure
pour travailler, parce que le soleil est au zénith, la force à son
maximum, la lumière aussi. Le midi, comme un questionnement sur comment
avoir le maximum d'énergie libre pour ouvrer, sur comment libérer cette
énergie, sur son origine, sur comment la réunir, la mobiliser et
l'utiliser de jour? C'est étrange comment ce livre tourné vers l'enfance,
l'histoire familiale, la part de la vie déjà passée, c'est-à-dire ce qui
désormais est dans l'ombre, se tend vers la vie, vers la lumière, vers
le jour, vers le midi de l'énergie récupérée, infinie.
Midi, cela évoque Josué ordonnant au soleil de se tenir au milieu du
ciel toute une journée sur Gabaôn le temps d'y massacrer tous les
ennemis. Le midi immobilisé le temps que justice se fasse. Dans le livre
de Catherine Clément, dans son Gabaôn sont entrés les dénonciateurs qui
ont envoyé ses grands-parents mourir dans le four crématoire
d'Auschwitz, les dénonciateurs qui ont failli envoyer en camp de
concentration sa mére Rivka et elle-même s'il n'y avait pas eu un Juste
allemand pour les sauver. Comme si par ce livre Catherine Clément avait
arrêté le soleil au milieu du ciel le temps de régler leur compte à ces
dénonciateurs antisémites.
En plein midi, la chaleur la plus grande. Comme brûler en plein midi? Et
retrouver George et Sipa? En retrouvant en face la haine antisémite.
Catherine Clément semble dans ce livre être à la recherche de la même
chose que le petit Théo de son livre Le voyage de Théo, c est-à-dire une
quête qui ne peut finir qu'avec les retrouvailles du jumeau,
c'est-à-dire quelque chose de placentaire, de matriciel (le placenta est
parfois appelé le jumeau). Catherine Clément, par ce livre, enterre dans
la cave du Cherche Midi (dans laquelle elle se cacha pendant les
bombardements) le placenta qui l'a nourrie de la même manière que dans
certains pays africains il est enterré dans le jardin, tout prés. N'y
a-t-il pas dans cette étrange démarche une façon de faire comme son
père, catholique mais irrésistiblement attiré par la fiancée juive au
point qu'il épousa deux femmes juives, qu'il aima moins une fois marié.
Démarche qui fait s'imbriquer deux tissus hétérogènes, la partie
matricielle d'origine maternelle (et dans ce livre toute la partie juive
de l'histoire, la partie exilée, la partie lointaine) et la partie
matricielle d'origine embryonnaire et fatale, et une fois que c'est
fait, par tout un processus symbolique (le mariage pour le pére, la vie
et les voyages ayant presque un caractère initiatique pour la fille) la
séparation, c'est-à-dire la naissance peut avoir lieu, le midi est là
parce que la transmission a été possible, et l'intégration des exilés
Juifs en France est possible comme la vie après la naissance, comme
aussi la guérison de Théo. Comme par hasard, ce livre accorde une grande
place à la mort de la mère, Rivka, comme la partie maternelle de la
matrice, la partie juive. Travail de deuil, qui n'est pas que celui de
la mère, ni même celui de George et Sipa les grands-parents, mais aussi
travail du deuil comme séparation originaire aprés avoir retrouvé les
traces vives, les âmes échappées des crânes, qui sont là.
Alice Granger
Le Dieu des petits riens d'Arundhati Roy (folio)
Impressions de lecture de Adriana Langer-Cherbit
FRANCE
Le dieu des petits riens
Peut-être devrais-je commencer par parler du succès
de son livre, 'Le dieu des petits riens'.
- Elle (un écrivain indien de langue anglaise, n'ayant
jamais publié) envoie son manuscrit à trois éditeurs
britanniques : dans les trois jours qui suivent, deux d'entre
eux lui proposent un contrat, mais, avant qu'elle ait eu le temps
de décider, le troisième avait pris l'avion pour
venir la voir à Delhi. C'est lui, bien sûr, qu'elle
a choisi.
- Le Booker Price 1997 lui a été décerné
(prix le plus prestigieux de la littérature de langue anglaise).
La poésie, les subtiles métaphores, les thèmes
apparemment secondaires qui s'entrelacent tout le long du livre
comme dans une polyphonie de Bach- ainsi des insectes, de l'absence
d'un être cher comme 'un trou dans l'univers à ses
dimensions'- et il y a aussi la fougue, la douleur, la douceur.
'La confiture, écarlate et collante, était encore
chaude et, sur le dessus, l'écume épaisse et rosâtre
mourait à petit feu. Des petites bulles de banane allaient
se noyer dans les profondeurs sans personne pour leur porter secours.'
Cela se passe en Inde. La mère de deux jumeaux -un garçon,
une fille- dans une famille bourgeoise du Kerala ; son amour
avec un intouchable, la violence extrême des rapports familiaux
('Toutes les familles connaissent ça : chacun appuie
là où il sait faire mal, comme un docteur un peu
sadique') et sociaux, la mort, l'enfance, la solitude.
'Récemment, après avoir subi pendant plus d'un demi-siècle
des soins attentifs, d'une minutie redoutable, le jardin d'ornement
avait été délaissé. (
)Seule
la vigne vierge arrivait encore à pousser, à l'image
des ongles sur les orteils d'un cadavre. Elle se faufilait dans
les narines des nains roses et s'épanouissait dans leurs
têtes creuses, leur donnant l'expression de quelqu'un qui
hésite entre l'étonnement et l'éternuement.'
Un roman avec des aller-retour dans le temps, un roman qui fourmille,
qui démange même, tant il y a de vie, de profondeur,
d'humour et de tristesse , tant chaque personnage -depuis la grand-tante
diabétique fière de ses tout petits pieds, jusqu'au
camarade Pillai (frère spirituel du pharmacien Homais)
ou au prêtre ('Dans la véranda surélevée,
le prêtre dormait sur une natte. Près de son oreiller,
un plateau en cuivre rempli de pièces illustrait ses rêves,
comme une bulle dans une bande dessinée'), mais aussi les
chauve-souris, les grenouilles, les crapauds (princes charmants
ensorcelés, qui seront dévorés par des serpents)
- est rendu vivant dans toute sa complexité.
Après avoir tourné la dernière page du livre,
je l'ai relu en entier, puis une troisième lecture a suivi
un mois plus tard. La version originale (anglaise) est merveilleuse,
et l'effort de consulter souvent un dictionnaire (indispensable,
tant le vocabulaire est riche) vaut la peine, si on le peut.
Arundhati Roy est une femme de 38 ans, petite et belle, architecte
de formation. Elle a mis cinq années à écrire
ce livre. A ceux qui lui demandent à quand le prochain
roman, elle répond : 'Je ne crois pas que je doive
écrire un autre livre juste parce que maintenant je suis
un 'écrivain'. Je ne crois pas que quiconque doive écrire
sauf s'il a un livre à écrire. Sinon il vaut mieux
se taire.' 'Je fais juste ce que je fais, vous savez. Je ne crois
pas que parce que j'ai écrit un livre je doive en écrire
dix autres, ou que parce que j'ai écrit un scénario
je doive continuer à le faire. Parfois quelque chose est
un livre, parfois un scénario ou
quelque chose d'autre.
Je crois que parfois on est mis dans ces catégories, et
on n'y pense pas, on court juste le long de ces rails.'
Et cela me fait penser à Kafka, qui répond, lorsqu'on
lui demande quels sont ses projets littéraires : 'Peut-on
prédire les battements de son coeur ? Non, c'est impossible.
Or la plume n'est que le stylet sismographique du coeur. Elle
enregistre les tremblements de terre, elle ne les prédit
pas.'
Et voilà qu'on se met à désirer un séisme
Adriana Langer-Cherbit
Arundhati Roy, 'Le Dieu des Petits Riens', traduit de l'anglais
par Claude Demanuelli, collection Folio, 439 pages.
Le chagrin d'amour de Frédéric Pajak (P.U.F, 198 F)
Impressions de lecture de Chantal Anglade
Paris, FRANCE
Trace de sciure, c'est plus sûr - dessins
Le chagrin d'amour
( j'écris en noir et rouge parce que sur la couverture
c'est ainsi en noir et rouge) de Frédéric Pajak,
paru aux P.U.F en octobre 2000, est un livre pour les yeux et
pour les mots du silence. Sur la couverture, il y a aussi la tête
bandée reconnaissable de Guillaume Apollinaire, de trois
quarts et les yeux tournés vers nous qui tenons le livre
d'un format inhabituel et grand - on pèse avant d'ouvrir,
c'est lourd pour les mains, c'est presque déjà assez
ce format, les deux couleurs et les mots lourds pour le coeur.
Dessins en noir et blancs à l'intérieur, sombres,
plus imposants que les mots, ceux de Frédéric Pajak,
ceux de Catherine II de Russie à Potemkine ( "J'ai
donné l'ordre formel à tout mon corps jusqu'au plus
petit de mes cheveux de ne pas vous montrer le moindre signe d'amour"
), ceux d'Apollinaire à Lou, images donc pour dire qu'il
faut crayonner pour écrire cela qui est simple en fait
- que le chagrin d'amour vient, et qu'Apollinaire qui ne le voulait
pas est mort vite, et que pour nous le chagrin d'amour demeure.
Citation un peu longue mais on ne peut la tronquer, pages 61-64
( quatre dessins les accompagnent) : "Si l'amour - pathologique
ou non - a ses mots, il a aussi ses cultes et ses coutumes.
Cette trace de sciure qui serpente sur le bord de la route, sur
des kilomètres et des kilomètres, qui soudain bifurque
à gauche, et à droite, et encore à gauche,
puis s'engage dans une allée, avant de s'interrompre en
petit tas au pied d'une habitation, cette trace ne s'est pas échappée
malencontreusement d'un camion rempli de sciure.
Cette trace, c'est une coutume.
Je l'ai remarquée en marchant dans le Val d'Aoste.
Ce jour-là, le jeune homme qui se mariait avec cette charmante
fille du pays n'en était à son premier amour. Avant
elle, il y en eut une autre - sinon plusieurs -, et cette autre,
il l'avait quittée, à moins qu'elle ne fût
partie la première. Ce qui est sûr, admettons-le,
c'est qu'elle et lui se sont aimés un temps, et peut-être
follement.
Maintenant, ils sont bien sûr séparés, et
pourtant, en ce jour de noces, quelque chose comme un chagrin
d'amour rôde encore au fond des coeurs. Tout le village
et combien d'autres alentour le savent trop bien. C'est pourquoi,
et c'est la coutume, les amis du jeune homme ont lâché
cette sciure le long de la route, depuis son domicile à
lui jusqu'au domicile de son ancien amour, ainsi au vu et au su
de tous.
C'est là une manière de conjurer ou la peine de
coeur ou le désir mal éteint ; comme s'il fallait
révéler pour mieux faire disparaître."
C'est cette trace que nous suivons, je me demande dans quel sens
- sens du crayon qui dessine, sens des pages. Et ce sont des traits
d'homme - je veux dire : masculins.
99 francs de Frédéric Beigbeider (Grasset)
Impressions de lecture de Marc Laimé
Paris, FRANCE
L'Affaire Frédéric Beigbeider
Comment devenir millionnaire sans se fatiguer?
Les bonnes fortunes d'un mercenaire de la provocation tarifée.
Titré «99 francs» le roman «provocateur» du publicitaire M. Frédéric
Beigbeder, publié par les éditions Grasset, pourrait se voir décerner
prochainement un prix littéraire. Pis, il figurait même jusqu'au 3
octobre dernier parmi les ouvrages réputés dignes d'être couronnés par
le prix Goncourt!
Tant la personne que les très douteux talents de M. Beigbeder ne
méritent aucunement que l'on s'y arrête. En revanche la pornographique
opération de propagande fomentée par un histrion, et unanimement relayée
par les medias, constitue l'une des manifestations les plus achevées du
cynisme contemporain.
M. Frédéric Beigbeder se targue d'avoir été licencié par son employeur,
une agence publicitaire, après dix ans de lamentables services
outrageusement rétribués. Ceci au motif que ledit M. Beigbeder
«dénoncerait» dans «99 francs», en des termes insultants, les menaces
que font peser l'argent-roi, les «marchands», et leur bras armé la
publicité, sur les sociétés contemporaines.
Ledit M. Frédéric Beigbeder a toutefois omis - tout à sa croisade -, de
faire savoir à la France entière qu'il est désormais millionnaire. Ceci
de par sa seule présence au conseil d'administration d'une «start-up» :
le courtier en ligne «Self-Trade», créé en 1998 par son frère, M.
Charles Beigbeder. Entreprise revendue le 13 septembre dernier à une
banque allemande, au prix faramineux de 6 milliards de Francs.
Bien évidemment, aucun des très nombreux medias qui offrent une tribune
permanente à cet insolent parvenu de la «Nouvelle économie» n'a cru bon
de porter cette information à la connaissance de ses lecteurs.
Lire l'article
Les Clandestins de Youssouf Amine Elalamy
Impressions de lecture de Vanicaramel
Paris, FRANCE
La mort leur va si bien
"The grass is always greener on the other side of the hill": proverbe anglais que doit bien connaître l'auteur du roman, puisqu'il est prof d'anglais à la fac de Rabat. Si l'herbe en question est parfois celle qu'on fume, l'autre côté c'est Sbania, l'Espagne, ce bout d'Europe qui semble si proche, malgré la Méditerranée qui le sépare du Nord du Maroc.
Mais voilà, tenter la traversée sur une petite barque, de nuit, c'est parfois arriver de l'autre côté de la vie. Sur une petite plage du Nord marocain, on découvre ainsi 13 corps (14, si on compte celui de l'enfant que portait la seule femme du groupe), 13 noyés qui pour autant n'en sont pas réduits au silence.
Car si l'auteur donne la parole, chacun un chapitre, à ceux qui contemplent ce spectacle, les méres, les péres, les amantes, il offre surtout une tribune à ceux qui ont voulu partir, et qui expliquent les raisons de leur choix. Mais rien de déclamatoire dans tout cela: c'est la parole poétique des humbles, avec l'humour de la simplicité mais tellement d'émotion
aussi. Et le narrateur de les envelopper dans une tendresse bien tangible, comme un ultime linceul.
On reconnaît bien le style qui a fait le succés d' "Un Marocain à New York": don de l'observation, humour qui fait mouche. Cette fois, il a trouvé un sujet à sa hauteur: des Marocains qui cette fois n'arrivent nulle part, mais dont la voix nous parvient, obstinée et incandescente, se frayant un chemin à travers le brouhaha médiatique.
Lâchons les chiens de Brady Udall (Albin Michel)
Impressions de lecture de Maxime Maillard
Paris, FRANCE
Une vraie surprise
Mai 1999, j'entre à l'hôpital pour une rupture du tendon d'Achille ; trois
mois minimum. J'suis prévenu. Avant de rentrer en salle d'opération la seule
visite que j'ai eu fut celle de ma voisine, Aurore de son prénom et maîtresse
à l'occasion. Dans ses mains un ouvrage. Merde ça vient de chez Albin Michel.
Brady Udall ? Connais pas. Bon bah, merci Aurore. J'adore Aurore, encore
aujourd'hui. Passons l'opération. Réveil. Merde ! J'ai que ça à me foutre
sous les yeux.
6 pages plus tard :
Qui c'est ce Brady Udall ? Quel ambiance ! Quel réalisme ! Qui c'est ?
Enfin bref ce recueil de nouvelles fut une vraie surprise. Inconnu, publié en
grand format chez Albin Michel (nov.2000 chez 10/18), ce Brady Udall n'avait
rien pour plaire. J'ai été séduit par la simplicité d'un style qui connaît la
justesse des mots. Dans des villes de l'Utah ou de l'Arizona divers
personnages tentent d'exister. Ca tient à peu de choses parfois d'exister...
Aucuns temps morts, une finesse dans la construction des personnages et des
situations ainsi que le reste (tout le reste), font que cette lecture est un
pur délice.
Brady Udall ? Un nom à retenir.
Extrait : " Un vieux couple nous prend jusqu'à Salt Lake et, quelques minutes
avant l'aube, on trouve un camion qui descend sur Phoenix. Une fois que nous
sommes installés dans la cabine, tandis que la route défile sous les roues et
que le vieux chauffeur ringard raconte mauvaise blague aprés mauvaise blague,
Green finit par se détendre contre la vitre et ferme les yeux. Le jour se
lève et teinte d'orange et de violet la neige sur les montagnes. Le ciel se
dessine, clair et pur. Je n'en suis pas sûr, mais je crois qu'un endroit
comme ça est un peu trop beau pour que Green le supporte." (p.211)
La Correspondante d'Eric Holder (Flammarion, 240 p, 90 F)
Impressions de lecture de Rousseau
Paris, FRANCE
Hermoldérisme, neufs de coeur et de pique
Holder est de ceux "capables de se perdre sans l'aide de personne". Hermés
trismégiste descendu d'une Dyane, il s'aventure d'une bifurcation l'autre ;
hésitation de carrefour, hasardeux élan? Esprit en ballade à la lisière d'un
bois à l'automne joli, dessus un mol tapis de pensées berrichonnes. L'âme
taillée dans de beaux draps, il survole, garé des empreintes! "Tout écrit ne
disparaît pas."
Qu'il porte ample l'habit égotique, Eric des Forêts se révéle encore l'allure
facile. Une seule obstination, crue, "je, ce mot ravissant et terrifiant à la
fois". Comme "depuis de toute éternité", vivre là-bas tant d'énergies
inutilisées et revenir ici s'écrire enfin.
Là-bas, à Saint-V., prés de Châteauroux, chez elle, dilettante de genre
féminin. Présentation faite d'une phrase seule, gentillement ourlée, dans une
lettre initiale, elle se dévoilait déjà comme elle s'excusait de n'être sans
doute pas la première à lui écrire. Ne pas lui répondre? Faute avouée?
Innocente bourgeoise? Elle sait y faire, voilà tout. Puis, "est-ce un tel
péché d'aimer" les mots justement choisis? "Je suis de celles dont la rente
est promesse. / Je ne vois pas le côté usagé des choses, mais l'intimité
absolue du geste." Elle ne laisse de surprendre l'auteur de livres chéris ;
cuisine mijotée de bon ton, Michaux aux petits oignons, de bon goût:
"Rends-toi mon coeur / Nous avons assez lutté / On n'a pas été des lâches / On
a fait ce qu'on a pu." A en chialer! Et si l'on pleure, c'est que l'on est
homme. "L'homme qui ne pleure pas n'est pas un homme." Délicat propos
charmeur noyant le poivron? S'il boit, c'est pour ne pas s'abandonner, être
pleinement avec soi, ni délaisser un regard proche, mais être bien là pour
lui.
Au bas du jardin, Holder est aux anges dans une cabane dorée, dessous la
maison de sa Messaline d'intérieur. Attendu à la sortie, cueilli au pied de
l'échelle par la nuit, Eric Chardonne se fait conduire par le pays en carosse
sixties, une Dyane; la même toujours, couleur sable. Vitres basses, la nature
est belle et touchante. L'écrivain mal armé contre le bien aimé amour,
"Est-ce un tel péché d'aimer?" - l'absence est là, sa poésie aussi -, le
poète déserteur donc, mots fleuris au fusil, abstéme, bifrons, dazibao en
cartouchiére, attend maintenant l'ivresse, avant de disparaître demain,
rallié discrétement, avec pudeur, sa troupe, familière compagnie, "amour de sa
vie". Il y a ses meilleures habitudes dont celle d'écrire. Se perdre est un
hasard, une correspondance? se retrouver est...
99 francs de Frederic Beigbeder (Grasset)
Impressions de lecture de Vanicaramel
Paris, FRANCE
99 francs
La pub, c'est de la pure pollution : visuelle, mentale, tout ce qu'on veut. Les publicitaires, une sale race. Les grands groupes, surtout lessiviers, se foutent de la gueule de la "mongolienne de moins de 50 ans"... Bref, rien qu'on ne savait déjà. (Houellebecq s'est un peu fourvoyé à défendre
Beigbeder, il aurait pu monter au créneau contre la pub et tutti quanti sans nécessairement attendre l'occasion de ce roman-là).
Je passe sur le package marketing à mort qui a fait vendre ce bouquin. Tout ce que je tiens à signaler, c'est que le Masque et la Plume trouvent que c'est là le meilleur roman de la rentrée 2000 (pauvres autres) alors que la miss Angot n'est décidément pas un écrivain : ils ont la tête à l'envers
ou quoi? Le Musk et les Palmes, en quelque sorte...
Non, franchement, c'est pas de la littérature, ce roman; et puis ce délire sur l'île aux trépassés m'a fait zapper toute la fin du roman, c.a.d le dernier quart. J'avoue quand même avoir bien rigolé au synopsis de la pub re-tournée (on aimerait en voir plus souvent, des femmes lubriques badigeonnées de yaourt).
Bref, si vous avez 100 balles à jeter, c'est le moment; on vous rendra 1 franc, et c'est déjà pas mal.
Allah n'est pas obligé d'Ahmadou Kourouma (Paris, Seuil, 2000
Impressions de lecture de Guillaume Cingal
Paris, FRANCE
Kourouma
Jouissif ou décevant, le dernier opus d'Ahmadou Kourouma ? Les deux, peut-être.
Jouissif, malgré le sujet abordé (les enfants-guerriers au Liberia et au Sierra Leone), mais en raison d'une réelle verve : le narrateur, Birahima, "p'tit négre parce que je parle mal le français", s'aide de quatre dictionnaires légués par un interpréte et ne cesse d'expliquer entre parenthéses des termes que le lecteur aurait compris en fonction du seul contexte, et ne cesse de jurer en donnant, d'une page à l'autre, des traductions différentes du même juron !
Décevant, parce que, si l'on compare Allah n'est pas obligé aux Soleils des indépendances, le premier roman de Kourouma et son chef-d'oeuvre, ou même à Monné, paru en 1990, on est loin de retrouver la même richesse narrative et la même densité. A la longue, même ce qui procurait un véritable plaisir de lecture frôle le procédé. On ne peut manquer de sentir une certaine précipitation, qui gâte quelque peu l'impression d'ensemble.
Décevant aussi, parce que, si l'on compare ce livre avec son modéle probable, Sozaboy du Nigérian Ken Saro-Wiva, on risque d'être... déçu !
Il y a, au demeurant, de véritables trouvailles, comme les deux "féticheurs multiplicateurs de billets", Yacouba et Sekou, parfaits fabulateurs et lointains cousins du faux duc et du faux roi de Huckleberry Finn. Dans les régions ravagées par la guerre tribale, ils ne songent qu'à s'en mettre plein les poches en profitant de la crédulité des soldats pour leur vendre des gris-gris protecteurs.
Birahima, lui, ne raconte jamais ses meurtres et ses exactions, toujours passés sous silence, même s'il ne dissimule rien des opérations militaires des différentes factions. De temps à autre, aussi, il prononce l'oraison funébre de ses petits camarades morts au combat, "parce que ça me plaît, j'ai le temps et c'est marrant". Finalement, c'est cela, la force de ce narrateur, c'est qu'il est totalement dénué de conscience morale et qu'il déjoue tous les codes : pour lui, prononcer une oraison funébre, c'est une occasion de franche rigolade...! Du coup, les passages dans lesquels les atrocités de la guerre, la corruption du pouvoir, et les dictateurs africains - de Houphouét-Boigny à Sani Abacha en passant par Khadafi - sont dénoncés, tombent un peu comme un cheveu sur la soupe.
Kourouma ne laisse jamais totalement les coudées franches à son narrateur : s'il l'avait fait, le livre n'aurait été qu'une apologie par l'absurde des conflits tribaux. Du coup, il s'est trouvé empêtré dans un dilemme insoluble : le choix du narrateur (l'enfant-soldat toxicomane qui fait la guerre parce qu'il n'a pas d'autre solution) est incompatible avec l'affirmation d'un point de vue politique cohérent.
25 histoires d'amour de T.C. Boyle
Impressions de lecture de Jef Tombeur
Paris, FRANCE
Vous trouverez les livres (dont les romans) du même auteur traduits en français, sur :
Vu de France: les romans et nouvelles de T.C. Boyle
25 histoires d'amour n'est pas plus "la suite" de Histoires sans héros
que "le prédécesseur" du recueil suivant de nouvelles de Tom
Coraghessan Boyle que Grasset publiera. Grasset a en effet choisi
précédemment de faire traduire (par Robert Pépin) le recueil Si le
fleuve était whisky (disponible aussi en Livre de Poche) mais aussi
Greasy Lake (Viking et Penguin Books). On trouvera en fait dans ces
vingt-cinq histoires des nouvelles issues de Greasy Lake et d'autres
(traduites par Jef Tombeur ou R. Pépin), parues à diverses époques
dans divers magazines américains ou regroupées aprés parution dans des
recueils américains. Il n'est donc pas sûr que Grasset, qui publie, en
2001, Un ami de la terre, roman de Tom Coraghessan Boyle, publiera
jamais un "Aprés la peste" (After the Plague), publié aux Etats-Unis
et au Royaume-Uni en 2001.
En tout cas, "en bloc" et sous ce titre, les nouvelles publiées ou
devant l'être pouvant être réparties dans d'autres livres.
Pour le lecteur qui se délectera simplement de ces vingt-cinq
nouvelles d'amour "vache", tendre, ludique, contrarié, passé, présent
ou à venir, peu importe. Il n'a pas d'arriéres pensées académiques,
critiques, bibliographiques. Il goûtera l'humour caustique de
l'auteur, sera sensible à sa critique - souvent qualifiée de
"post-moderniste", qualificatif récusé par Tom C. Boyle -, du mode de
vie américain et de ses dérives. Il pensera à Pynchon, Vonnegut, voire
à Voltaire ou Diderot, passera de trés bon moments. Et comprendra dés
les premiéres lignes que cet auteur, qui a de trés fidéles lectrices,
mais tout autant de trés enthousiastes lecteurs, a une conception de
l'amour fort éloignée de celles de la "bibliothéque rose" ou des
collections Harlequin.
Ceux qui considérent que T.C. Boyle est l'un des plus féconds
représentants de ce genre littéraire, et un essayiste susceptible
d'influer sur l'opinion de ses contemporains et successeurs, prendront
sans doute la peine de lire toutes ses nouvelles. Et de se référer à
l'occasion à leur premiére date de publication (liste encore
non-exhautive sur le site de référence "Tout sur Tom C. Boyle", cf.
http://www.home.earthlink.net/~sandrikasaw/stories.html ; "Short
stories collections and chronology").
25 histoires d'amour inclut des nouvelles publiées depuis 1979 jusqu'à
1998. Aucune n'a "vieilli", certaines deviendront peut-être (celles
s'apparentant au genre de l'anticipation plus particuliérement) trés
"datées" (années fric, années Sida, années écolo, etc.). T.C. Boyle
étant aussi célébre et célébré pour ses romans historiques (Water
Music, Aux bons soins du Dr. Kellog, Riven Rock et, partiellement, Au
bout du monde), certaines nouvelles incluses ici évoquent les années
de formation de la Californie (l'auteur y réside désormais) ou la vie
en Alaska (un de ses thémes récurrents). Il y a "à boire, à manger",
frémir, s'attendrir, s'indigner, et surtout penser dans ces nouvelles,
qui donnent envie de trés vite découvrir celles des autres recueils.
La Fiévre Nue de Philippe Mezescaze (Exils, 88 pages, 75 francs)
Impressions de lecture de Salim Jay
Paris, FRANCE
La Fiévre Nue
La rectitude d'un poéte innervant l'oevre d'un romancier, c'est
l'explication du charme impeccable de ce cinquième roman de Philippe
Mezescaze. Un charme entêtant s'installe durablement jusqu'à offenser la
menaçante résolution de ne plus tout attendre d'un livre et tout en
recevoir.
La Fiévre nue se signale comme une réussite de la loyauté à l'égard de
soi-même. C'est d'abord un éloge de la mère morte, le livre de la
reconstitution d'un lien et l'aveu d'empoisonnement et de guérison par
la rémanence consentie. On n'avait pas lu un tel témoignage sur la
détresse née de la folie d'une mère depuis La Dépossession de Jacques
Borel. Là où Borel opérait en miniaturiste obsessif, en peintre tramant
un ressassement tragique, Mezescaze est un aquarelliste outragé qui
utilise, plus souvent qu'à son tour, le couteau planté en plein coeur.
La clé du livre est gravée dans la description d'une pomme offerte par
le père d'un camarade d'enfance : "J'avais une préférence pour la
clochard et sa peau rugueuse, vert-de-grisée, sa pulpe un peu crayeuse,
piquée de rouille et, sous la dent, doucement acidulée. C'est la seule
dont j'aie retenu le nom."
Retenir le nom du premier venu que l'on est pour soi-même, le nom,
aussi, du premier venu qui viendrait frapper à la porte de l'oubli,
accueillir le clochard, au masculin cette fois, l'errant intérieur,
l'anomique dont le visage voudrait encore sourire, ou se farder, c'est
le tour de force que permet, dans ce roman, un art trés sûr du dialogue
avec l'existence.
Affronté au récit presque sans indices de l'enfance et de la jeunesse de
sa mére, plongé dans l'alliance avec le sentiment vrai, confronté au "vrac primordial et dérisoire" constitué par les derniers objets, les
derniers papiers de la mère qui vient d'agoniser seule, le narrateur de
La Fièvre nue s'évade dans le deuil puis s'évade hors du deuil. Il ouvre
avec une grâce farouche de vastes espaces au pensable et à l'impensable
; il se frotte à autrui, conjure et nourrit des fascinations, provoquant
une amitié de vive voix avec le mystère d'exister.
Après le face à face sans morbidité que le deuil impose au narrateur et
au lecteur, après cette plongée dans l'intimité de la filiation, cet
aveu du manque d'indices et de la cruauté des indices, une libération
survient, triomphe de la mascarade consentie, effusion carnavalesque où
s'affirme une solidarité de fait entre gens de la même inquiétude. Nous
sommes accueillis dans la gloire indiscrète de la souffrance qui menace,
des rires qui fusent, parmi des facéties inattendues qui deviennent
aussi réelles que des météores.
Avec une délicatesse de sauveur, Philippe Mezescaze décrit "des jeunes
gens délicats, des néomalades, qui vont mieux, mais qui ont du mal à
aller mieux et qui redoutent presque autant de bien se porter que de
retomber malades." Or le roman de cet écrivain concis jusque dans ses
hantises posséde une sorte de capacité immanente à guérir la peur de
vivre et l'angoisse de mourir en imposant l'abdication des menteurs. De
ce roman élégant et nerveux qu'est La Fièvre nue, livre innocemment
charmeur où la désolation est efficacement déboutée, on sort gorgé de
visages, de silhouettes, de vie. On y entend une passion pour le monde,
un goût des autres, de tous les autres, qui est le goût même, tantôt
amer, tantôt jovial, du passage sur la terre. Une rafraîchissante
dignité tient lieu de source et d'affluents à ce chorus de la solitude
changée en libertés précieuses. Quelque chose d'impérieux qui ne laisse
pas de se réclamer d'une douceur écrue conduit ce livre à arracher les
masques, puis à les peindre comme à la fête.
Philippe Mezescaze raconte la traversée du labyrinthe d'un nomade du
deuil qui apprend à ne plus craindre les fantômes. Phrase par phrase, il
éduque notre regard sur le monde et La Fiévre nue peut se dérouler comme
le film d'un enjouement. Le bonheur nous y est montré comme un exotisme
connaissable en soi, voire avec autrui : c'est la mystérieuse unicité de
la surprise de vivre. Le narrateur, qu'une grand-mére aimante travailla
"toute /son/ enfance, à éloigner de tout" était bien placé pour
inventer sa maniére d'être au monde. On le verra même aidé dans cette
entreprise par une pintade fellinienne acheté chez un grainetier et qui
prodigue ardemment son affection aux saltimbanques de la survie.
Metteur en scéne d'une fable subtile et généreuse, qui fait dériver le
deuil jusqu'à une renaissance, Philippe Mezescaze pose sur le moiré ou
le sombre des vies un regard qui vous change de planète. Une véhémence
bienveillante s'empare alors de La Fièvre nue, roman aimant, comme on le
dit parfois de quelqu'un.
La Correspondante d'Eric Holder
Impressions de lecture de Vanicaramel
Paris, FRANCE
Echange de l'être
Le narrateur s'appelle Eric Holder, il est écrivain, marié, deux enfants, il boit comme un trou (du scotch, de préférence), et il lui arrive de partir comme ça, sur les routes, avec sa musette, son poing américain (on ne sait jamais) et un grand manteau dans lequel il peut s'enrouler quand il n'y a que les fourrés pour passer la nuit.
Une certaine Geneviève Bassano (mariée à un homme d'affaires souvent absent) admire ses écrits, le lui écrit, l'amène à une rencontre... De correspondante (au sens d'échange de lettres) elle devient celle qui lui correspond dans tous les autres sens : physiquement, musicalement, littérairement (voire baudelairiennement?)... sans qu'ils cessent pour autant de se vouvoyer.
Holder s'installe chez elle quelques temps, puis revient à la femme de sa vie (c'est ainsi qu'il préfère nommer "sa" femme puisque comme "ses" enfants elle fait sa vie dans son dos), puis repart... Et c'est l'histoire de cette relation complexe, à laquelle il mettra brutalement fin (à l'occasion de quoi Stéphane, l'autre déraciné du roman, lui dit qu'il a de la chance), qui lui fournira la matière d'un roman dont le titre sera probablement "la Correspondante"... Tuer pour mieux faire vivre, puisque "tout ce qui n'est pas écrit disparaît". La langue est très choisie (l'auteur emploie avec beaucoup de délicatesse le passé simple et le subjonctif) tout en incluant des termes et des expressions modernes. On tombe parfois sur des phrases entières d'une grâce singulière mais dont on ne fait qu'entrevoir le sens. Comme si cette expérience vécue restait ineffable et que seule une poésie obscure pouvait en approcher l'essence.
(Consultez les autres critiques à l'aide de l'index)
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