Classement par ordre d'arrivée
Voici les critiques que nous avons déjà reçues, bonnes lectures et bonnes découvertes. (et n'oubliez pas que vous pouvez commander chaque livre cité sur ce site).
Index des livres abordés
(Consultez les autres critiques à l'aide de l'index)
Rendez-vous ici pour écrire vos articles et vos écrits
Le Brisset sans peine de Jean-Pierre Brisset (Deleatur 2000)
Impressions de lecture de F. Marty
FRANCE
Avons goûté au Brisset
Découvert sur le marché de la popoézi le week-end dernier sur le stand fort sympathique des éditions deleatur, le "Jean-Pierre Brisset sans peine" a enchanté quelques uns de nos trajets en Rer ces derniers jours.
Femmes dans l'herbe de Françoise Renaud (Fayard 2000)
Impressions de lecture de Oriane Besson
FRANCE
J'ai trouvé le livre de Françoise Renaud excellent et j'en ai lu un second, ce soir la mer est blanche, je crois, que je ne vois pas sur votre liste ; pourtant elle mérite un prix, cette femme! en tout cas, à moi, elle me parle! Sa sensibilité est proche des femmes de la campagne et c'est rare de voir exprimé ce que ces femmes ressentent sans avoir toujours les mots pour le dire.
Oriane Besson
ndw : Le titre évoqué est : Aujourd'hui la mer est blanche (Aedis, 2000)
L'Homme à la voiture rouge de Franck Balandier (Fayard 2000)
Impressions de lecture de Christiane Decoulescou
FRANCE, Paris
Un livre envoûtant
"L'homme à la voiture rouge". Un livre envoûtant. Une écriture dont Patrick
Chamoiseau disait, l'année dernière, qu'elle faisait monde.
Une voix, dans la nuit. Petite fille ? Homme blessé ? Voix cassée, étouffée.
D'un autre monde. Racontant une histoire sans histoire, au rythme chaloupé
des wagons qui ronflent, l'histoire intérieure d'un secret, d'une cassure,
d'une mort occultée. L'histoire sans sujet d'un cheminement, d'un
corps-à-corps et d'un coeur-à-coeur avec la vie, une vie passée, repassée,
trépassée, dépassée et rattrapée dans le goût sucré des pots de confiture et
le glissement furtif des fantômes qui font grincer les vieilles lames de
parquet ... Croisement raté, rencontre loupée, les quais de gare restent
désespérément vides ... Les rêves se suicident. La vie tient en laisse. Et
nous finissons tous seuls, dans un vieux couvent ... Comme Marie. Dans
l'ornière d'un voyage. Dans une ornière de la vie.
L'univers de Franck Balandier est une voie lactée parsemée d'éclats coupants
de miroirs brisés. Il pend des souvenirs saignants aux crochets du temps
comme on suspend les bêtes dans les chambres froides de l'abattoir. Dans ce
huis clos frigorifiant, fait de mensonges maquillés et de non dits
terrifiants, il donne un grand coup de pied dans la vase pour remonter à la
surface et boire goulûment la vie, avant de replonger. Avec l'inconscience et
la cruauté sauvage des enfants. Balandier souffre mille morts. Balandier
s'immole à chaque page. Balandier habite Marie, comme Marie habite Balandier.
Plus que Roger, plus que Léon, plus que Mélanie et beaucoup plus que Jean. La
féminité un peu hystérique mais rentrée de sa sensibilité le pousse aux
extrêmes. Il hurle sans ouvrir la bouche, voit en fermant les yeux, la
réalité ne lui vaut rien. La voiture rouge est son rêve, ses départs, son
renouveau, sa découverte. Il se construit avec chaque inspiration et se
démolit avec chaque expiration. Un chemin de croix. La beauté fulgurante et
pérenne du divin. Du mystère. Du miracle. Le bâtisseur et le démolisseur. La
peur et l'audace. La lumière et les ténèbres. Un homme fait de mots. Des mots
habillant l'homme. De larmes et de rires grinçants. De beauté. De charme. De
violence et de douceur. De hurlements qui remplissent les pages de bruits de
mouches volantes et de silences tonitruants.
Histoires secrètes des détectives privés de Christophe Deloire (Jean-Claude Lattès)
Impressions de lecture de Christian Lançon
FRANCE, Paris
Ils ne dorment jamais !
Il y a quelque temps, alors que je conversais avec un ami journaliste, je notai
son insistance à me questionner sur certaines de mes activités. Ce qui me
troublait surtout, c'est quíil me demandait des précisions sur des faits non
encore livrés à la publicité, et dont je ne me souvenais pas l'avoir entretenu.
Intrigué, je fis une petite enquête et découvris que ce journaliste arrondissait
ses fins de mois en ren-dant de menus services à une société d'investigation
privée, dirigée par un ancien ponte de la DST.
De cette société et de ce ponte, j'ai retrouvé les noms, parmi bien d'autres,
dans les passionnantes "Histoires secrètes des détectives privés" que vient
de publier Christophe Deloire aux éditions JC Lattès. L'auteur, l'un de nos
meilleurs journalistes d'investigation (on lui doit notamment de percutantes
enquêtes sur les sectes et les Francs-maçons, dans le Point) connaÓt bien le
monde des détectives privés. C'est avec l'un d'entre eux, Roger-Marc Moreau,
qu'il a mené, à propos de l'affaire Omar Raddad, une minutieuse
"Contre-enquête pour la révision d'un procès manipulé" (Raymond Castells
éditions, 1998) , sur laquelle Me Vergès s'appuie aujourd'hui pour demander
la réhabilitation du jardinier marocain.
La première police privée française fut créée par le cardinal de Richelieu. Il
plaça à sa tête un certain François Le Clerc du Tremblay, passé à la postérité
sous le nom de " Père Joseph ". Le plus illustre détective privé fut François
Vidocq. L'ancien bagnard devenu chef de la Sûreté termina sa carrière à la
tête d'un " Bureau de renseignements dans l'Intérêt du commerce ". Ses vingt
années au sein de la police officielle lui avaient permis de se constituer un
gigantesque réseau d'informateurs à travers la France entière et au-delà. La
tradition s'est perpétuée. La plupart des grands flics français, une fois venu
l'âge de la retraite, poursuivent leur carrière dans des agences de
renseignements privées. La règle ne vaut pas que pour le gratin : à l'heure
actuelle, près d'un détective privé sur deux est un ancien policier ou un ancien
gendarme. Le plus actif est sans doute le capitaine Barril, qui ne dirige pas
moins de cinq sociétés. Charles Pasqua, lui, a parcouru le chemin inverse. Le
futur ministre de l'Intérieur débuta dans la vie comme détective privé dans sa
ville natale de Grasse.
Ce secteur d'activité compte aussi des multinationales, telle l'agence
Pinkerton, dont le logo " un oeil ouvert " et la devise " We never sleep "
("nous ne dormons jamais") sont connus dans le monde entier. Lorsque
son fondateur, Allan Pinkerton, mourut en 1923, à la tête d'une fortune de
dix-sept millions de dollars, un célèbre escroc, Adam Worth, l'honora de cette
épitaphe : " Il a fait légalement plus d'argent que n'importe lequel des voleurs
qu'il a pourchassés."
La chasse aux adultères reste l'activité de base des agences de détectives
privés, ce qui leur vaut parfois le sobriquet de " brigade des cocus ". Mais c'est
loin d'être la seule. Tout le monde fait espionner tout le monde : les
chasseurs de tête en quête de recrues dignes de confiance, les patrons à
l'affût d'éventuelles indélicatesses de leurs employés, les syndicats
cherchant à confondre les patrons abusifs ó sans oublier l'espionnage
industriel, activité en plein développement sous le vocable plus élégant d' " intelligence économique ".
Les bons livres suscitent la réflexion, les très bons incitent à l'action.
Christophe Deloire a eu l'heureuse idée de compléter son ouvrage par de
précieuses annexes qui enseignent tout ce quêil faut savoir sur l'art de la "
planque " et de la " filoche ". Les lecteurs les plus hardis pourront ainsi ajouter
de nouvelles pages à cette grande saga des détectives privés.
Mort à crédit de Céline
Impressions de lecture de Pascal Pellerin
FRANCE
J'ai écrit un petit texte
Oulala. J'avais un gros a priori. Elle aura duré presque trente ans
cette idée inamovible, accrochée à mon piti cervelet. J'ai vécu une
partie de ma vie avec ce comportement obtus, obscur. « Je n'aime pas
Céline ; c'est un gros facho », je disais tout le temps.
Un mien ami en visite dans ma maisonnette me hurle dessus un soir :
- Kwâââaaa ??? T'as jamais lu Céline ?!?
- Bah non, je réponds. C'est un gros facho.
Mon pote Patrick s'est alors précipitamment levé de mon petit canapé
couleur blanc. Il était encore plus livide que le sofa. Il a posé son
verre de Bordeaux sur mon bureau. Il avait le regard affreusement noir
et menaçant. Une épaisse écume roulait aux commissures. Il a enfilé son
pardessus, relevé le col.
Et puis, il est parti. Et je ne l'ai jamais revu.
J'étais terriblement gêné. Le lendemain, j'ai couru à la boutique de ma
libraire hystéro (elle est très très fatigante mais c'est une toute
autre histoire !).
- Bonjour ! Je voudrais me procurer du Céline même si je l'aime pas
parce que c'est un gros facho, je lui dis.
- Et tu as déjà lu « Mort à crédit » avant de dire un truc aussi con ?
questionne cette libraire excitée (elle bégaye, cligne des yeux, rejette
continuellement les cheveux en arrière comme Piggy la cochonne et elle
part régulièrement dans des fous rire aux volumes sonores impressionnant).
Re oulala. THE choc littéraireûûûuuuh ! Putain que c'est bien.
Brut. Violent de chez violent. Une plongée terrifiante dans ce début de
siècle. Crasseux. Malsain. Odorant. Les pigeons voyageurs ultra
sédentaires et qui ne sont heureux que dans le grenier de des Peireires,
ça fait bien rigoler. Le patriarche à moitié fou qui défonce les murs du
logis et la tronche de la mère, ça m'a fait chialer.
Alors, je m'en fous des derniers écrits. Céline est un génie. Il a
toujours été fou pour écrire comme ça, ce gars. Il a dû le devenir un
peu plus, c'est tout. Le définitif pétage de Durite. Mais après tout :
Arthur Schopenhauer n'avait-il pas légué sa fortune à son piti caniche
chéri ? Ce beau parleur de Friedrich Nietzsche n'était-il pas devenu
totalement aphasique ?
1275 âmes de Jim Thompson (Folio Policier)
Impressions de lecture de Maxime Maillard
FRANCE, Rouen
Le Big Jim
Jim Thompson est pour moi le plus grand. Avec Goodis et Robin Cook (l'anglais Of
Course...), il a écrit les plus belles pages de la très grande histoire du roman
noir. Dans les codes et les conventions du roman policier, Jim Thompson a su trouver un
outil pour véhiculer sa vision du monde. En 1966 la Série Noire lui fait un grand
honneur en offrant à 1275 âmes de paraître sous le numéro 1000 de la collection ;
soulignant ainsi tout le bien qu'elle pense du roman et du reste de son oeuvre.
Subversifs, sociopolitiques, les écrits de Thompson en font un très grand du roman
noir, très noirs...
Nadine Mouque de Hervé Prudon (Série Noire)
Impressions de lecture de Maxime Maillard
FRANCE, Rouen
Hélène, je m'appelle Hélène...
Madame Piquette et son fils vivent dans une cité. Un jour débarque sans crier gare
la belle Hélène, mais oui, vous savez ! celle du feuilleton...
Seulement notre héroïne de sitcom a laissé sa vertu aux vestiaires d'AB productions.
Les p'tits gars de la cité sont ravis sauf le fiston Piquette, vu qu'il est
sentimental, catholique de souche et poli. Dès lors se met en place un beau bordel...
Ce roman, écrit dans un style surprenant, est une critique désopilante de notre
société de consommation, de notre société de consolation...
Une Taupe chez Chirac de Christian Lançon (Les Belles lettres (90 F))
Impressions de lecture de Olivier Bercegol
FRANCE, Paris
Une Taupe chez Chirac
J'ai été profondément séduit par la grande liberté de ton de l'article consacré
ici même à Benoît Duteurtre par Christian Lançon. Ce texte m'a incité à en
savoir plus sur ce Christian Lançon que je prenais pour un simple journaliste
d'investigation. Le voilà qui révèle un tempérament mousquetaire à la Roger
Nimier.
L'image fausse que j'avais de cet auteur vient de son livre, Une Taupe chez
Chirac, qui en son temps (1997) avait fait couler beaucoup d'encre. Je me
demande bien par quelle lubie Christian Lançon, ou son éditeur, ont cherché
à faire passer ce livre pour un ouvrage d'investigation, genre que je hais. Une
Taupe chez Chirac n'a rien à voir avec cela, c'est un récit d'aventures et
d'amitié mené à un train d'enfer, où l'action et l'humour se mêlent en un
cocktail détonnant.
L'histoire (authentique) est superbe. Nous sommes à la fin des années 1980.
Un jeune homme, l'auteur lui-même, a trois amis qui, chacun, ont fait un tour
de piste dans la carrière administrative, le temps d'y créer une panique
monstre. L'un est le fameux juge Bidalou, dont les exploits n'ont pas fini de
hanter les couloirs de la chancellerie : il convoqua, par exemple, l'assemblée
nationale au grand complet pour témoigner dans un procès, ou encore lança
un mandat de perquisition contre le ministère de la Justice ! Il y a aussi Guy
Grall, inspecteur du Fisc, qui porta plainte pour corruption contre le directeur
général du fisc et son état-major au grand complet. Le troisième est un
mystérieux " Tiburce ", universitaire de son état, spécialiste des opérations
"coup de poing ".
Christian Lançon, qui retrouve ses trois bouillants amis, tous les mois pour
de mémorables "dîners de mousquetaires", décide de se jeter à son tour
dans la mêlée : il se fait embaucher à la mairie de Paris. Cela nous vaut un
récit haut en couleurs, tantôt roman d'espionnage, tantôt satire
courtelinesque, mené avec une maestria incroyable. Le ton est vif, pétillant,
enlevé : cela nous change du jargon ou du style anémique de la plupart des
ouvrages contemporains.
Je peux bien évoquer la fin, puisqu'elle fit en son temps la une des journaux :
Christian Lançon réussit le tour de force de se faire confier les dossiers du
gratin logé (à prix d'amis) par la mairie de Paris. En les jetant en pâture à
l'opinion, il provoqua un séisme à l'Hôtel de Ville. Mieux encore, un de ces
locataires privilégiés, Alain Juppé, étant Premier ministre en exercice, le coup
d'éclat de Christian Lançon mit en péril le gouvernement et fit plonger la
Bourse.
Mais, j'insiste sur ce point, cette écume politico-médiatique, les anecdotes
croustillantes sur telle personnalité que l'on savoure au détour d'une page,
cela nous est donné "en plus". Le coeur de l'ouvrage, c'est l'aventure de
quatre mousquetaires des temps modernes, qui se sont donné pour mission
de réveiller à coups de cravache une époque assoupie. Le jeu est dangereux,
"l'un des quatre y laissera la peau", mais, à y bien réfléchir, n'est-ce pas la
seule occupation digne d'une âme bien née en ces temps infâmes ?
L'ange sur le toit de Russel Banks (Actes Sud, 99 FF)
Impressions de lecture de Ludovic Pouliquen
FRANCE
L'ange sur le toit
Après son volumineux roman "Pourfendeur de nuages", Russel Banks est de retour sur la scène littéraire et accorde en primeur au public français ce court recueil de neuf nouvelles accompagnées d'une introduction qui fixe le pari de l'auteur : "Raconter des histoires, explique-t-il, c'est tenter de se faire aimer sans raison particulière en espérant que l'ange sur le toit transformera ces histoires au cours de la narration et les rendra crédibles". On peut dire que ce pari est réussi tant ces textes sont saisissants de simplicité et d'efficacité.
Avec un souci d'économie de mots et personnages, comme s'il voulait maintenir la relation entre lui et le lecteur la plus ténue possible, Banks met en scéne des êtres pétris de fractures intimes, de plaies profondes que nous connaissons tous et que nous pensons, le plus souvent à tort, cautérisées par le temps. Dans chaque nouvelle, un événement inattendu fait rejaillir ces blessures et le personnage constate alors que la souffrance, même enfouie, est toujours là et qu'il est désormais trop tard pour l'atténuer : trop tard ainsi pour Vann dans "les plaines d'Abraham" qui constate qu'il a raté sa vie avec Irène et ne revivra que quelques instants cet amour devant le corps inerte de son ex-femme. Trop tard aussi pour Kent ("Moments privilégiés") qui, par maladresse, ne saura dire au bon moment à Rose, sa fille, l'amour qu'il lui porte et la perdra définitivement.
Tous ces rendez-vous manqués font mal, nous laisse un goût d'amertume qui ne s'estompe que partiellement tant Russel Banks sait nous faire éprouver de l'empathie pour ces personnages et partage généreusement la tendresse qu'il ressent à leur égard. Une fois le livre achevé, on se consolera néanmoins en constatant une fois de plus, qu'avec Russel Banks, l'ange sur le toit était bien présent au rendez-vous.
Ludovic Pouliquen
Benoît Duteurtre
Impressions de lecture de Christian Lançon
FRANCE, Paris
Benoît Duteurtre
Bonjour,
Avant la dernière guerre, les esprits libres d'aujourd'hui, comme Benoît
Duteurtre, Gabriel Matzneff, Patrick Besson, Marc-Edouard Nabe et quelques
autres, auraient été classés à gauche, aujourd'hui les voilà catalogués à
droite. On a même vu, dans le Monde, Benoît Duteurtre qualifié de
"révisionniste" (avec référence explicite au professeur Faurisson) parce qu'il
avait osé remettre en cause le génie de Boulez.
Sur cet extravagant tour de passe-passe qui a propulsé la liberté d'esprit,
l'insolence, l'hédonisme dans le camp de la réaction, il faut lire "La Droite
buissonniére", de Pol Vandromme, écrit il y a déjà 40 ans et toujours
d'actualité. (à rééditer d'urgence.)
Plus près de nous, Jean Baudrillard a superbement résumé la situation ; "Ne
peut-on plus l'"ouvrir" de quelque façon, proférer quoi que ce soit d'insolite,
d'insolent, d'hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement
d'extrême droite (ce qui, il faut bien le dire, est un hommage à l'extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était
traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ?".
C'est paru dans Libération du 7 mars 1997 ( repris depuis en librairie). Est-il
nécessaire de préciser que peu de temps après, Baudrillard s'est vu retirer la
chronique régulière qu'il tenait dans Libération ?
Un autre grand critique littéraire belge, Robert Poulet, semble avoir, il y a 25
ans, appelé de ses voeux l'éclosion de Benoît Duteurtre. Voici ce qu'il écrivait
dans Eléments : "L'observateur de notre temps a plus lieu de rire à gorge déployée que de
monter sur ses grands chevaux. (!) Il y a sans contredit quelque chose
d'anormal qui s'est passé, au cours de ce siècle, dans les profondeurs de
l'esprit humain. Quelque chose de grotesque, et c'est pour cela que j'appelle
de mes voeux l'humoriste, le caricaturiste plutôt que le doctrinaire ou le
pamphlétaire."
Comme en écho, Philippe Muray, écrivait il y a quelques mois, dans un
étincelant article du Figaro : Il faudra sans doute beaucoup de temps "pour ridiculiser le monde actuel ; mais c'est le seul enjeu littéraire qui vaille".
Se peut-il que Philippe Muray ait oublié l'oeuvre de son complice Benoît
Duteurtre (sans parler de la sienne propre) ?
Christian Lançon
Les trois amours de Benigno Reyes de John Antoine Nau (Petite Bibliothèque Ombres, août 2000)
Impressions de lecture de Maxime Maillard
FRANCE
Trois amours pour le premier Goncourt
Bonjour,
John Antoine Nau est un vrai conteur doublé d'un pur poète :
Il est des endroits où il ne se passe rien et où tout arrive. Toboadongo, petit port
de p'che du chili, est de ceux-ci. Benigno Reyes vient d'avoir 40 ans et sa solitude
le pousse à porter un regard sur ses amours passés.
L'arrivée d'un paquebot est toujours un événement à Toboadongo, la promesse d'améliorer l'ordinaire. Pour Benigno cette fois-ci sera l'occasion de réveiller les souvenirs...
Maxime Maillard
Le Necrophile de Gabrielle Wittkop (ed.la musardine, 1998)
Impressions de lecture de Maxime Maillard
FRANCE
Le Necrophile
Bonjour,
Comme pour tout tabou, face à la nécrophilie c'est le dégoût qui s'impose, comme
allant de soi. Et pourtant, voilà qu'on se surprend à lire le journal de cet homme,
victime consentante de cette répugnante perversion, comme si, oui comme si après
tout... Mais non, bien evidemment, le lecteur grimaçant a bien compris que si la chose était possible elle n'en reste pas moins inimaginable.
Lecture dérangeante qui s'éclaire par le texte de Gaudezi, donné à sa suite.
Maxime Maillard
Pas revoir de Valérie Rouzeau (Le Dé Bleu, 85 FF)
Impressions de lecture de Lise-Marie Barré
FRANCE
Ecrifiture
Bonjour à toutes l'équipe des anges,
Je voulais vous remercier pour la qualité de vos textes sur les auteurs.
J'ai pu découvrir Valérie Rouzeau "Pas revoir" ainsi que "Neige rien".
"Pas revoir", m'a énormément marqué. Je dois dire qu'elle a su trouver les mots et le rythme pour parler de la disparition du père. Ce qui est très touchant c'est qu'elle arrive à nous entrer dans son histoire tout en étant d'une grande pudeur. C'est un enfant qui parle, qui nous parle, elle dit
desmotsavecsalanguequeçanousdémangelanotre. Son texte donne envie d'écrire. C'est une vrai joie et c'est d'une grande sensibilité. Ses mots sont comme des exquimaux, toujours en jeu et toujours juste là où il faut. Merci pour ce recueil.
J'ai appris qu'elle va participer à un festival à Clermont "Itinérances" en novembre 2001.
J'ai moins aimé "Neige rien". Mais je le relis en ce moment.
Je vais acheter bientôt les textes de Richard Morgièvre.
Merci encore.
A bientôt pour d'autres nouvelles.
Sincèrement.
Lise-Marie Barré
Les Jambes d'Alice de Djangrang Nimrod Ben (Actes Sud, 89 FF)
Impressions de lecture d'Alice Granger
FRANCE
Les Jambes d'Alice
Le contexte de ce roman est la guerre civile qui s'empare de N'Djamena, capitale du Tchad. On pourrait dire que le contexte est celui du chaos qui envahit non seulement la ville mais la vie psychique de ce jeune professeur de français dont l'histoire connaît un total bouleversement avec l'idylle qui commence, et d'abord les fantasmes provoqués par deux jeunes adolescentes très sportives qui sont ses élèves, au corps magnifique, surtout Alice, ses longues jambes qui le font rêver, ses pieds. Extrême sensualité du texte, finesse des sens à l'affût de ce que le dehors offre, à commencer par Alice, et aussi les paysages nouveaux au fur et à mesure qu'ils s'éloignent de N'Djamena, les personnages forts. En lisant ce roman magnifique, nous nous rendons assez vite compte que la jeune adolescente, Alice, dont les jambes et les pieds émeuvent jusqu'à une jouissance vertigineuse son professeur de français qui est son aîné d'à peine une dizaine d'années, n'arrive pas par hasard dans sa vie. Nous comprenons vite qu'elle réanime sa vie, que c'est la mélancolie qui habite le jeune professeur ( mélancolie qui est un trait de caractère des Kimois, habitants de la région de Kim) qui lui fait remarquer celle qui peut lui redonner de l'extérieur l'énergie qui fait défaut à l'intérieur, sous forme de sensualité renouvelée, inconnue ou oubliée. Il reconnaît à l'extérieur, sous forme de l'apparition d'une sportive jeune fille, ce qui, à l'intérieur de lui, monopolise toute son énergie sous forme de manque. C'est sa dépendance à cette énigmatique et très sensuelle apparition extérieure qui se dévoile avec cette idylle sur fond de fuite d'une guerre civile et qui, mine de rien, laisse le chaos progresser non seulement dans cette région mais surtout dans sa vie telle qu'elle s'était si parfaitement organisée jusque-là. C'est en effet la mélancolie qui est importante dans ce roman, qui donne toute sa sensualité aux choses qui arrivent. Tout est dans cette phrase : Le Kimois est en fait un orphelin. Il aurait voulu se confondre avec le ciel ou le fleuve, n'être que la semence de la plus haute énergie. Il devient clair que le professeur de français fait à travers l'idylle avec la jeune Alice, et la rapide usure du plaisir qui s'ensuit, l'ennui et la tristesse apparaîssant assez vite, le deuil d'une perte beaucoup plus ancienne. Cette idylle est de rêve dans sa sensualité même, et en se vivant dans un temps de chaos elle accomplit le travail de deuil, de sevrage, de séparation, qui n'avait pas pu se faire jusque-là. En effet, à cet homme tout avait réussi. Après des études en France il devient professeur comme son père le désire, il se marie avec le plus beau parti de sa région, il devient père, tout est pour le mieux. Sauf ces fantasmes suscités par deux de ses élèves, et surtout Alice, qui est comme un grain de sable indiquant que, dans une telle réussite quelque chose ne va pas. Une catastrophe originaire ne s'était pas inscrite dans cette vie réussie. Le contexte de guerre civile, d'anéantissement, le transporte dans un temps plus ancien, où c'était arrivé sans qu'il le reconnaisse. Au fur et à mesure que l'idylle perd de sa sensualité insensée insufflée de l'extérieur dans son propre corps, il se remémore des événements de son enfance en même temps qu'il prend conscience des risques courus par sa femme et sa fille restées dans la zone de la guerre civile. La perte actuelle, le chaos, entrent en résonance avec une autre perte, plus ancienne, qui fut vite déniée par sa mère. Il se remémore en effet cette femme dont enfant ou à peine adolescent il épiait les apparitions à tel endroit dans telle rue, et qui suscitait en lui un émoi sensuel comparable à celui provoqué par les jambes et les pieds d'Alice. Il vivait littéralement dans la dépendance de ces apparitions-disparitions, dans la dépendance de ce que cela faisait dans son corps. Un jour, cette apparition disparut pour toujours, malgré un rituel qui devait la faire à coup sûr apparaître mais qui aboutit à l'inverse. Il n'allait pas bien, ce garçon, après cette disparition. Mais sa mère s'en aperçut, qui l'entoura d'une telle sollicitude qu'il oublia. Alice est une réapparition de la disparue, avec toute la charge sensuelle que cela implique, réapparition sur le mode du fantasme et du rêve à ciel ouvert, tandis que la monotonie d'une vie conjugale si parfaite a effacé la capacité de dénégation de la perte qu'avait la mère. L'épouse n'a pas en effet exactement le même pouvoir de dénégation que la mère, qui se nourrit d'un lien très ancien. Le mariage dans sa réussite même introduit l'ennui, la mélancolie, la sensation quasi physique du manque, de quelque chose d'extérieur qui ne vient plus réanimer un psychisme qui ne se sent plus en contact avec la source d'énergie parce qu'il a apparemment tout chez lui pour son bonheur, comme si son désir n'avait plus besoin de quelque chose d'extérieur. Pour la première fois, avec cette idylle de rêve, le professeur de français intériorise la perte, il n'est plus entièrement dans la dépendance d'avec l'apparition comme le nourrisson avec sa mère. Alors, avec cette trace en lui, il pourra désormais mener le jeu et non plus être mené au rythme de l'apparition-disparition. Il a eu besoin de l'inscription de ce chaos originaire, de cette guerre civile aussi à l'intérieur de lui-même, pour être à même de désirer d'autres apparitions, en nombre infini, sans jamais plus être dépendant de l'une d'elles au point de courir le risque de l'anéantissement. Le message, laissé sur fond de cette guerre civile qui ne dit rien de la nouvelle vie qui commence puisqu'elle est imprévisible, est que la véritable africanité va pouvoir se déployer comme accueil sensuel des nouvelles et infinies apparitions en écho à ce négatif en soi appelé mélancolie des Kimois. Cette histoire africaine peut aussi se lire comme la façon dont le mariage doit prendre le risque du chaos pour se poursuivre, peut-être, autrement, non plus fermé sur sa propre réussite en inflation, mais ouvert sur l'africanité sensuelle du monde imprévisible. A sa femme et sa fille, à la mère et sa fille, prises dans la guerre civile dont le lecteur ignore si elles s'en sont sorties, le professeur de français, qui amorce un retour vers elles, pourrait offrir l'africanité sensuelle. Ainsi, la mère et sa fille ne seront plus prises dans ce moule modélisé par la mère du professeur, cette mère capable par sa sollicitude de dénier le manque et la disparition pour son garçon. Nimrod, dans son roman qui souligne combien la mélancolie du Kimois insiste sur comment le désir peut se maintenir vivant, nous introduit à la conclusion du livre à une africanité non déjà écrite, au monde qui s'ouvre à condition que la perte se soit inscrite, chaos ou guerre civile ou deuil ou sevrage ou séparation d'avec le maternel pour mieux retrouver la sensualité originaire dans les choses et les personnes qui apparaissent et apparaîtront.
Alice Granger
La fête à Venise de Philippe Sollers
Impressions de lecture de Didier Zanon
FRANCE, Nancy
La fête à Venise
La fête à Venise intéressera tout ceux qui pensaient être manipulés par les médias mais qui avaient comme un doute. Sollers, notre paranoïaque de service, s'en donne à coeur-joie. C'est quelque chose de délectable que de voir cet homme qui a compris des choses si fortes (voir surtout ses autres livres) essayer de les dire à la foule bornée concernée sans s'énerver ou taper du poing sur la table. Sollers parle ; avisé qui écoute. J'ai dit "paranoïaque" ? Vous êtes sûr ?...
Bon. Pour être paranoïaque, il faut voir des choses que les autres ne voient pas ou les ressentir avec une sensibilité que les autres n'ont pas. Le paranoïaque est le Grand Voyant de nos sociétés standardisées, policées, abouties, assurées et manipulées par les psychiatres, ces éliminateurs de la parano. Riez bien, mais, quand même, pensez à réfléchir.
Bonne lecture, amis.
Quitter la ville de Christine Angot
Impressions de lecture de Frédérique R.
FRANCE
Angot : Pour ou contre "Quitter la ville" ?
Contre.
Contre l'enterrement, le saccage, contre le cassage, contre la
destruction. Contre l'ensevelissement d'un renouvellement de la
vision.
Christine Angot a raison. Ce sont eux, les soit-disant intellectuels
de la critique qui veulent l'enterrer, pas ses lecteurs. Et là,
il y a un drame, il y a du tragique. Oui. Angot, Perec,
il fallait à un moment attirer le regard sur la vérité.
Or quelle est la vérité ? La vérité
est : est-ce que vous voulez que je quitte la ville ?
Est-ce que vous voulez que je quitte la scène ? Est-ce
que vous voulez ma mort ? Voulez-vous ma mort, ou
ma grâce ? Voulez-vous que je cours, voulez-vous que
j'écrive, ou voulez-vous me faire taire, me faire fuir ?
Car c'est bien de cela dont il s'agit. De la scène cruelle
de la vie qui est désormais faite par les médias.
Chienne de médias. Plus chienne de jalousie, de la part
des auteurs, plus chienne d'envie des artistes qui se sentent
menacés, se sachant loin d'une telle hauteur. De point
de vue.
Il ne s'agit pas d'ériger Angot en Dieu. Il ne s'agit
pas de déballer un tapis rouge, cela est laissé
aux hommes d'Etat. On vous le laisse aux hommes d'Etat. (Taratata)
Pour ou contre Angot, pour ou contre Perec ? Voilà
la question qui les intéresse, car ils aimeraient bien
fermer la bouche de ces filles-là, d'ailleurs ils le font
et le fête. Angot est un grand écrivain, un écrivain
de haut niveau. C'est pour cela qu'ils la détestent, parce
qu'elle attire tous les regards, comme Duras et comme Proust.
Cela a toujours été comme ça, ils ont toujours
détesté les gens qui avaient du talent. Ils sont
contre. Elle a raison, Angot de leur renvoyer leur image,
puisqu'ils la traitent de poissonnière. Christine, ne
quitte pas la ville, je veux savoir que tes cris résonnent
dans ma ville, sur la scène. Montpellier, la
scène, Paris la scène. Ardisson, la scène.
Elle a raison de dresser entre nous et elle un miroir. Car c'est
cela " Quitter la ville ", un miroir dressé
devant la scène où tout le monde dit ce qui lui
passe par la tête, sans réfléchir, sans raisonner,
sans même plus vérifier, sans avoir tourné
sa langue sept fois dans sa bouche.
Elle aurait pu faire autre chose, Angot, elle aurait pu
être un grand avocat, mais d'une certaine manière,
vous l'avez incitée à écrire. Pour ou contre
un écrivain ça ne s'est jamais vu
Et ça
se voit tout le temps. Les grands écrivains ne laissent
jamais indifférent. Ils cassent pour reconstruire. Ils
cassent. Proust a cassé, Duras a cassé. Ca ne veut
pas dire que ceux qui ne cassent pas ne sont pas bons, ni que
casser est bon par nature. Ca veut dire que quand derrière
les bris de la vision habituelle, de la vie quotidienne, ils font
apparaître autre chose, que l'on avait oublié de
montrer, ou que l'on ne voulait pas voir, surtout pas, on peut
dire qu'il s'est passé quelque chose. Qu'il y a eu renouvellement
de la vision. Qu'il y a eu vision. Angot : l'Inceste.
Le travail d'un écrivain n'est pas de recoller les morceaux
d'un miroir qui se brise, ni d'ajouter aux images quotidiennes,
qui enferment la pensée dans l'idée d'un impossible
changement, qui enferment le temps et les hommes dans le désespoir,
mais d'en créer d'autres, c'est-à-dire : de
se rendre aveugle, d'avancer comme OEdipe, yeux crevés
et de voir le monde autrement. De voir ce que l'on nous cache
par des images et par des discours, par de la rhétorique,
par des constructions, et même textuelles. Pour ou contre
qu'Angot quitte la scène ? Contre. Contre. Contre
et contre. Ne jamais céder. Continuer à travailler.
Un écrivain doit écrire. Angot doit écrire,
laissez-la écrire. Il fallait bien quelques livres pour
faire entendre la perversité que l'on doit supporter dans
cette vie. Il fallait bien répéter puisque
personne n'entendait, maintenant c'est fait. Angot a délivré
son message et elle ne le doit qu'à elle, elle le sait.
Elle va peut-être pouvoir se reposer, elle va peut-être
pouvoir continuer, reprendre là où vous l'avez arrêtée.
(Consultez les autres critiques à l'aide de l'index)
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