Vos critiques     

Classement par ordre d'arrivée

Voici les critiques que nous avons déjà reçues, bonnes lectures et bonnes découvertes.
(et n'oubliez pas que vous pouvez commander chaque livre cité sur ce site).

Index des livres abordés
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Cette fille-là de Maïssa Bey (L'Aube)

Impressions de lecture d'Edwige Martin
FRANCE

Cette fille-là

Cette fille-là est un roman, c'est précisé sur la première de couverture, toute entière emplie du sourire d'une petite fille aux cheveux dans le vent et les yeux étirés de bonheur. Une photo qui illustre une joie de vivre éphémère, car l'enfance sera vite cassée à la puberté, l'âge où il faut être au service des hommes. Malika la narratrice nous avertit «J'ai tout simplement envie de dire ma rage d'être au monde, ce dégoût de moi-même qui me saisit à l'idée de ne pas savoir d'où je viens et qui je suis vraiment. De lever le voile sur les silences des femmes et de la société dans laquelle le hasard m'a jetée, sur des tabous, des principes si arriérés, si rigides parfois qu'ils n'engendrent que mensonges, fourberie, violence et malheur.»
L'auteur nous donne en exergue la définition du mot fille «Personne de sexe féminin considérée par rapport à son père ou à sa mère ou à l'un des deux seulement». Le titre de son premier roman Au commencement était la mer... : le sable et l'eau, à défaut de géniteurs reconnus, cela donne : batârde, enfant naturel (a contrario : enfant non naturel!), illégitime...
Quand on n'a pas de parents, on s'en invente et Malika est douée pour la fiction, entre colère et ironie, elle nous assène des mots qui nous touchent, des mots stigmates, dans un rythme poétique qui joue sur les retours à la ligne pour nous laisser le temps de nous imprégner, de nous laisser respirer un peu...
Cette fille-là se trouve dans une chambre d'échos, celle du livre, qui fait résonner d'autres voix, les petites soeurs de cette fille-là, leurs vies avortées, leurs enfermements divers. Ces échos sont parfaitement imbriqués, parfois le lecteur ne sait plus qui parle, s'il lit trop vite cela devient une «métavoix» exprimant une souffrance. Malika est l'observatrice impitoyable de ces femmes algériennes : «Que nul ne voie ici une tentative de s'accrocher à l'espoir d'une possible réconciliation avec les humains et avec moi-même».
Un livre pour apprécier sa liberté ou la conquérir, qui plaira certainement aux adolescent(e)s comme aux adultes.

Edwige Martin

 

Dernier western de Guillaume Guéraud (Le Rouergue)

Impressions de lecture d'Edwige Martin
FRANCE

Dernier western

«Je m'appelle Sam. Je viens de nulle part. Je ne fais rien de mes journées. Et j'aime les westerns.» Sam «fuyait peut-être le monde, un monde sans plaines ni poussière, obstrué de rapports administratifs ou comptables.»
Ce dernier roman de Guillaume Guéraud brosse au couteau la sauvagerie que l'on a au fond de nous, et ce «on» sont les cow-boys, les Indiens, et les femmes qui ne sont pas innocentes. Des femmes comme  il les aime, aux yeux comme des cartouches, aux cheveux noirs et lisses comme du cuir. Sam fuit la «civilisation», et son lieu mental trouve sa place dans les westerns, «derniers vestiges de la liberté».
J'ai retrouvé le G. Guéraud de Coup de sabre dans la force des images, mais avec en plus une maîtrise de l'intrigue dans la montée de la violence et des variations dans le style qui m'ont fait rire parfois. Ce roman est magnifique car il nous donne l'impression globale, au cours de sa lecture, de mâcher du verre pilé  tout en écoutant un harmonica lancinant. Avec la sensation d'un silence épais, qui fige les personnages dans leurs corps et les lecteurs dans les conséquences éventuelles de leurs paroles.
Cette histoire est courte (130 pages) et dense, elle a la qualité d'une fulgurance. L'auteur ne se laisse pas aller à la nostalgie. Il y a des morts et pas n'importe qui. Sam devient adulte, plus seul que jamais, mais «une étrange lumière brune lui suce les yeux», comme un hommage au nom de la collection dans laquelle ce roman paraît. Un roman qui se relit pour son pouvoir d'évocation. Bravo.

Edwige Martin

 

La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet (Seuil)

Impressions de lecture d'Alice Granger
FRANCE

La vie sexuelle de Catherine M.

C'est un témoignage absolument singulier que Catherine Millet nous livre par son récit, et tous ceux qui prétendraient en savoir long sur la normalité et l'anormalité de la vie sexuelle n'auront aucune chance d'entendre la vérité, celle de l'auteur, qui surgit de ce texte.
La sortie simultanée de deux livres et leur juxtaposition, celui de Catherine Millet et celui de Jacques Henric (photos de Catherine Millet) m'a fait penser, avant toute lecture, à Galatée ayant trouvé son Pygmalion. Aphrodite, d'une très grande liberté sexuelle, ayant donné vie à la statue en ivoire.
Compte tenu de l'idée que j'en avais avant la lecture elle-même, ou plutôt par la lecture d'une juxtaposition de livres, en lisant s'est imposée à moi l'impression d'une Catherine M . devenant une oeuvre d'art par son corps, oeuvre d'art se faisant reconnaître par la photographie. Une oeuvre d'art de chair. Catherine Millet pas seulement directrice d'Art Press, mais elle-même très singulière oeuvre d'art, sculpture vivante, son corps réapproprié par le détour des corps érogènes des hommes en nombre infini, et même par le détour des corps érogènes d'autres femmes.
Corps qui s'annonce par ses zones érogènes, impossibilité que dans la promiscuité familiale elle puisse le connaître, donc une sorte d'impossibilité qu'elle puisse le connaître d'elle-même ? Une certitude : c'est hors de l'espace familial que ce corps-là, elle pourra peu à peu se l'approprier. Mais comme par un détour infini par le nombre, par l'observation très fine et le contact intime avec d'autres corps dont elle saura, avec une grande capacité d'observation et une disponibilité totale, trouver les zones érogènes, bousculant les tabous, les pudeurs, la culpabilité, les secrets et les constructions de la normalité. A l'affût du corps érogène du nombre infini d'hommes, voire de femmes, qui très souvent se découvrent eux-mêmes à travers elle. Le sien s'animant en s'aphrodisiant sans retenue au contact presque en symbiose avec le nombre infini de corps érogènes. Presque, parfois, pour retrouver dans sa niche le corps foetal totalement érogénéisé, saisi et pénétré de de toutes parts.
Tout semble s'être mis en place pendant l'enfance. Le rôle de la mère, par exemple : intervenant pour stopper l'onanisme de sa fille, ne semble-t-elle pas lui dire que ce corps-là qu'elle soupçonne, elle ne peut véritablement le rejoindre comme son corps propre qu'ailleurs, ce que la fille comprend au pied de la lettre en fuguant. Puis, une sorte de scène originaire spéciale : la mère, qui fait chambre à part d'avec le père, est surprise par Catherine sur le pas de la porte en train d'être embrassée par un homme étranger à la famille. La mère n'indique-t-elle pas la voie à la fille, la voie par les hommes, et de cette manière exogamique, le fil auquel se relier religieusement, passivement entre leurs mains, entre les mains de leurs fantaisies sexuelles à travers lesquelles les siennes peuvent se découvrir. Le nombre infini d'hommes qu'elle admet par sa disponibilité est déjà préfiguré dans la pré-adolescence par les jeux sexuels avec son frère, sa façon de soulever sa jupe pour lui montrer son cul.
Catherine M. très timide, très réservée, pas du tout sentimentale, jamais séductrice mais liée religieusement à la série des hommes qui la mettent en situation sans jamais que la décision ne vienne d'elle, très cérébrale, ne se préoccupant jamais de son plaisir à elle, semblant, très singulièrement, vouloir rejoindre une sensation très diffuse de plaisir, peut-être très ancienne, prénatale peut-être. Très peu de préoccupations à propos de l'orgasme, dans ce récit. Comme si ce n'était pas le problème. Comme si son corps oeuvre d'art ne pouvait être qu'un corps à la sensation totale et diffuse de plaisir, un corps non sacrifié.
Comme si les femmes, pour réanimer de l'intérieur leur corps, devaient faire ce détour pour le réapprendre des hommes en étant très observatrices, les découvrant à eux-mêmes tels qu'ils ne se soupçonnaient pas dans des corps s'érogénéisant comme dans les premiers temps de la vie.
Corps qui est touché, sollicité, passivement dans d'autres mains qui y inscrivent plaisir ou déplaisir, comme le corps du nourrisson. Fantasme d'être touchée et pénétrée de partout. Ceci se produisant dans l'exogamie mais avec la sensation d'être dans une famille protectrice à cause de la familiarité de son propre désir de se réapproprier un corps ancien totalement de plaisir symbiotique avec le désir de ce nombre infini d'hommes trouvant auprès d'elle, souvent dans la transgression, le moyen d'y coïncider dans le plaisir et la symbiose du nombre, des nombreux hommes dans le même acte sexuel avec elle. La même famille sexuelle. Le même désir d'un état corporel ancien. L'unité dans le nombre.
Ce récit très cérébral qu'une femme fait de sa vie sexuelle dérange infiniment le prétendu mystère de la jouissance féminine. Semblant fuguer hors de l'espace de ce mystère, la voici qui, au contraire, va aller apprendre des hommes quelque chose d'elle qu'elle sait déjà depuis toujours irrenonçable mais inaccessible, apprendre de leur corps érogène qu'elle aussi, comme eux qui le manifestent souvent de manière clandestine et transgressive, dans les lieux de passage et dérobés, désire. Face à eux, les hommes en nombre infini, elle est fille, et non pas mère. Ensemble, ils sont tous garçons et filles, corps érogènes se découvrant à eux-mêmes, corps sexué, corps séparé, corps écrit. Et ensuite partir de ce corps-là.
Le corps oeuvre d'art photographiée de Catherine M. n'est pas du tout, dans ce récit, corps traversé par une jouissance totale, ce qui est paradoxal dans un livre où comme elle dit elle baise tout le temps. C'est plutôt un corps qui reste, qui s'affirme, un corps de désir plus que de jouissance, un corps qui se détache de plus en plus, un corps qui, bizarrement, tient sa satisfaction d'autre chose, semble-t-il, que de l'orgasme dont Catherine Millet écrit que pendant longtemps elle ignorait comment cela se manifestait. Le plaisir, rarement absent, c'était autre chose pourtant.
Livre qui, par-delà sa facilité apparente, par-delà le fait que ce serait le récit d'une vie sexuelle totalement libérée et sans culpabilité, est très complexe. A force, on y a par exemple l'impression que ces baises en série, bien plus que leurs actes-mêmes, sont importantes parce qu'elles débouchent sur un autre temps, celui d'une amitié amoureuse entre Catherine M . et ses amants et anciens amants. Une autre façon de vivre et travailler ensemble. Une autre façon, aussi, de voir le corps de chacun dans l'espace. Une autre façon de se voir. Leurs regards à eux sur elle, dans une distance qui la distingue.

Alice Granger

 

Ma vie folle de Richard Morgiève (Pauvert)

Impressions de lecture de Lise-marie Barré
FRANCE

Ma vie folle

J'avais envie de vous parler du livre de Richard Morgiève, "Ma vie folle", ou l'autobiographie d'un  tendre. C'est un livre que l'on peut lire en une fois si on n'a pas des hauts de coeur. Mais je conseille de prendre son temps, car ce roman se saisit bien mieux si on le lit en deux ou trois étapes. Comme si le roman se découpait lui aussi en plusieurs temps. C'est un roman autobiographique sûrement, mais avant tout c'est une langue. Ça parle sa langue, ça vous arrache des pleurs, des colères, des envies de fermer ce livre à tout jamais, puis d'y revenir. Bref, c'est un livre qui donne envie de le dire, et surtout d'essayer de s'en sortir sans sortir, comme a dit Ghérasim Luca, poète d'origine roumaine. J'espère que d'autres sauront le saisirent et se le faire voler.
Merci  pour votre fidélité, les anges.

Lise-Marie Barré

 

Roberto Juarroz

Impressions de lecture de Lise-marie Barré
FRANCE

Roberto Juarroz

Je veux  également vous parler de Roberto Juarroz, grand poète, et sacrément obstiné. Poésie verticale I, II, III, IV, V... C'est un acharné et j'aime ça. Ce sont souvent de très courts textes, des réflexions, des espaces qui font respirer, c'est une promenade en rêverie, un qui croit encore à l'utopie du langage qui ne s'inscrit pas, mais circule, oui, que l'on dépose des poèmes partout où l'on va, que quelqu'un s'en saisisse, croire en l'anonymat de l'écriture dans sa transmission.
Merci Juarroz.

Lise-Marie Barré

 

Le Pressentiment d'Emmanuel Bove (Le Castor Astral, 1991)

Impressions de lecture de Frédéric Moitel
FRANCE

Le Pressentiment

Charles Benesteau est un avocat parisien qui a décidé de se retirer de la vie: vie professionnelle, familiale ou mondaine.  "Il trouvait le monde méchant. Personne n'était capable d'un mouvement de générosité. [...] Il se demandait si vraiment, dans ces conditions, la vie valait la peine d'être vécue et si le bonheur n'était pas plutôt la solitude [...]." La méchanceté du monde le répugne. Il coupe toute attache avec sa femme, ses frères, sa soeur. Personne ne le comprend. On le prend pour un fou. Il loue un petit appartement dans un quartier pauvre, derrière la gare Montparnasse. Il croit avoir trouver le bonheur dans la solitude et le recueillement intérieur. Il se rend bien vite compte qu'il ne peut passer inaperçu. Il est riche, ses voisins, la concierge, les autres autour : ils sont pauvres. Il voulait la tranquillité ; en hébergeant la petite Juliette - son père est en prison, sa mère à l'hôpital -, il va s'attirer les louanges puis les réactions hypocrites, la méchanceté, la haine, le mépris. "Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n'étaient guère différents du monde qu'il avait quitté." Mais la mère de Juliette, Hélène Sarrasini, femme aux moeurs faciles, sort de l'hôpital et vient chercher sa fille chez monsieur Benesteau. Celui-ci lui donne 10 000 francs. "Si vous avez besoin d'argent, dites-le moi." Il connaissait à peine cette femme.
Peu après, une première hémorragie survient. Il se rend chez une amie, qui appelle un médecin. On doit l'emmener à la montagne, sinon il mourra. Il refuse de quitter Paris.
Sa famille comme tous ceux qu'il a cotoyés dans son quartier, ceux qui ont fini par le haïr, se pressent autour de lui. Il meurt dans le bruit un mois plus tard. "Immédiatement après les fleurs venaient les frères du défunt, en habit, ses confrères, les amis. L'un d'eux disait: " Maintenant je comprends beaucoup de choses. Charles devait avoir le pressentiment de sa mort."
Emmanuel Bove peint le portrait d'un homme bon. D'un homme qui ne comprend pas le monde ni les gens....ou le comprend trop bien. D'un homme dont le geste lui-même ne sera jamais compris.
  Le récit est précis, cruel, lucide. Réel. La maladie est décrite sans détours ni complaisances. Une profonde douleur saisit le lecteur à la fin du roman.

Frédéric Moitel

 

Inishowen de Joseph O'Connor (Phébus)

Impressions de lecture de Géraldine Tysler
FRANCE

Inishowen

D'abord un grand merci aux éditions Phébus pour nous avoir édité en français ce remarquable écrivain. Depuis «Desperados», j'ai dévoré chacune des parutions d'O'Connor. «Inishowen» nous démontre une fois de plus le talent de son auteur; les livres d'O'Connor se dégustent et chaque fois, on voudrait que notre lecture ne se termine jamais.
Cependant, pour avoir lu toute son oeuvre y compris ses parutions en langue anglaise, j'ai été un peu déçue que la rencontre entre Martin et Ellen ait déjà été intégralement écrite dans le "Finbar's hotel" co-écrit avec d'autres écrivains irlandais.

Géraldine Tysler

 

Echelles de Rémi Froger (Tarabuste Editeur (2000), rue du Fort, 36170, Saint Benoît du Sault, 60 F)
Impressions de lecture de Michèle Tillard
FRANCE

Il faut le lire !

Chers Anges,

Voici un petit texte que j'aimerais voir publier dans la rubrique "vos critiques" (et éventuellement dans la version papier...) Non que ma prose me semble si importante, mais le livre dont je parle est d'un poète qui me semble très intéressant, mais dont la modestie est telle (pour ne pas dire l'effacement...) que lui-même ne fera jamais rien pour se faire connaître ! Même le libraire ignorait la parution du bouquin !! Or on peut le commander très facilement.

Paru aux éditions Tarabuste à la fin de l'année 2000 dans la plus grande discrétion, ce petit recueil de quarante-quatre poèmes se présente à vous sous une couverture d'un blanc immaculé.
Au premier abord, le lecteur peut avoir l'impression d'une trompeuse limpidité : des vers libres classiquement regroupés en strophes et surmontés d'un titre, une syntaxe et un lexique qui ne surprennent pas davantage le lecteur ... Et pourtant, il éprouve la sensation de se trouver devant une énigme : le sens lui échappe, ou plutôt ne se construit que peu à peu, et contre l'évidence première.
La transparence de la phrase recèle en effet des pièges ; le poète joue en effet de toutes les ressources possibles de la langue pour nous plonger dans la perplexité : juxtaposition hasardeuse de phrases qui, prisent une à une, présentent un sens, mais dont le lien nous échappe, polysémie, glissements sémantiques, jeu sur  le nombrable et le non dénombrable… Enfin, l'inachèvement volontaire de nombre de textes rend également ce texte énigmatique : la plupart des poèmes n'ont pas de point final, et le recueil tout entier s'achève sur un " je dépose " sans complément d'objet.
Mais si Rémi Froger entretient le mystère, cela n'a rien de gratuit : tout au long de ce recueil se dessine un monde incertain, vacillant dans son être et dans ses frontières. De nombreux poèmes évoquent un univers flou, évanescent, dont les contours s'estompent… Dans quel milieu nous entraîne donc Échelles ? Sommes-nous dedans ou dehors ? Dans un univers citadin, avec ses " ponts métalliques " (Tous les mondes), ses cours (Poser des objets), ses murs, ses fenêtres, ses maisons, ses rues, un lieu urbain en déliquescence, aux " rues tristement fanées " (Tout est organisé), où l'on ne peut que contempler le

rosé pâteux des bâtiments,
loques de murs et nuits de hibou…
(in Le ciel)

ou bien dans la nature, avec ses montagnes, ses rivières, ses fleurs ? La saison semble également incertaine : on passe du gel (demande-moi ou La course, elle dit) à une arrière-saison estivale (il récolte des pèches).
Dans ce monde indécis s'agitent de vagues silhouettes : on aperçoit une femme qui " attend la rencontre du pain " (Changements minimes), ou encore un " homme à la veste colorée " (Le récit) qui disparaissent aussitôt. Un " ils " apparaît parfois, mais le plus souvent, " je " est seul avec un " tu " à qui il s'adresse, peut-être une femme ?
Ce " je " omniprésent, faut-il l'identifier à Rémi Froger lui-même ? Rien ne nous y invite ; nous avons plutôt l'impression d'un de ces longs monologues à la première personne que l'on trouve dans les romans de Beckett…
Ce " je " semble très occupé à toutes sortes d'activités aussi sérieuses qu'absurdes, qui tentent sans y parvenir de lui donner prise sur le monde. Il tente de construire, ou de consolider quelque chose, mais ce ce " travail " n'est peut-être que la métaphore de la pensée, de la mémoire, de la création littéraire ou picturale. Or le langage, irréductiblement inadéquat, échappe au locuteur tout comme une claire conscience du monde ; les mots deviennent des entités inquiétantes :
" le mot enrobe, cela va mal finir "
(je suis à court)

Les derniers poèmes semblent cependant suggérer une issue plus positive : ainsi le trente-sixième (le monde ressemble) :

" je sais ce qui se fait [...]
j'attends que ça se précise "

La communication devient possible :

" j'essaie de vous montrer tout ce que je sais [...]
Certainement ce fut un plan concerté
sans trop de ratures un fonctionnement.
De la véritable littérature surprises et
variations accompagnés de rafraîchissements.
(Le train arrive)

Peut-être est-ce finalement le sens du recueil : l'évocation ? on n'ose dire le récit ? d'un " je " qui tente de s'extraire de la grisaille urbaine et de sa propre confusion, pour accéder à un monde plus clair, plus coloré, plus dicible ?

Michèle Tillard

 

Normalement de Christine Angot (Stock, 2001)
Impressions de lecture de Frédérique R.
FRANCE

« Normalement, là, j'ai envie de crier. »

Comment commencer ? Christine Angot écrit un texte de théâtre pour la danse, et ce qui se verrait de façon trouble au théâtre est illuminé par la danse, par le jeu du corps, des mots dans le corps, qui longent le corps. Ce qui est étonnant après une lecture : combien le corps est présent. Et combien le personnage qui se dessine est pénétré par la danse, combien il est aussi pénétré par l'écrit. Comme si les deux se mélangeaient, se parcouraient l'un l'autre en une même personne, qui recueille dans sa voix aussi celle des autres.
Donc ça commence par le titre, suivi d'une virgule qui appelle la suite, comme s'il n'était pas possible de commencer et surtout de greffer un titre sur un corps sans nom, comme si ce qui était dit ou aperçu ne pouvait être réduit à un nom. Comme si c'était Innommable. Normalement est un hommage à Beckett, une immersion dans la parole, une vénération de la parole, insensée parfois et toujours plus forte cependant, toujours avançant vers ce point d'envol, qu'on ne pourra jamais quitter, qui est un repère, cette virgule peut-être.
Tout dire en un seul livre, Angot a déjà montré que c'était impossible. L'inceste : impossible à écrire. D'où l'étonnement de son succès. Un livre qui ne dit rien, sauf les mots peut-être, sauf le sens.

Normalement donc, là, j'ai envie de crier.

Normalement, ça commence toujours par le cri. Mais aussi : l'interrogation [1], la question toujours relayée par le cri. Normalement il faut s'endormir soi, et seulement une fois endormi donc : s'éveiller. Autrement. Autre. Dans l'instant de l'endormissement, déjà se réveiller. Et alors : S'apercevoir que tout est là, déjà.  Tout ce qu'il faut, déjà, s'apercevoir de ça.
Tout est déjà là, ce qu'il faut donc c'est autre chose que de nommer ce qui est normal en somme, qu'on voit tous les jours, ce qu'il faut c'est depuis cet autre du sommeil, depuis l'inconscience de soi, tout regarder, tout prendre par le biais du regard ; et voir ce qui n'a pas changé, ce qui ne change jamais ; et toucher, dire comme pour la première fois, comme si ça n'avait jamais été fait ; entrer dans cette illusion là ; proférer. Une parole primaire, un cri, inarticulé donc. Réapprendre à parler, dans une autre langue.
Et donc : commencer ce qui n'a pourtant pas de commencement. Tu la craches ta Valda ? On imagine le lecteur, le danseur relayer le cri, la question. On l'entend se transformer, lui aussi, petit à petit devenir autre. On le voit sur lui-même se métamorphoser. Encore autrement que comme il était entré sur scène. On voit le danseur devenir personnage, personne, on le voit devenir lecteur aussi, et hésiter tellement entre ça et rester lui : Je suis aussi bien que l'auteur après tout. Regardez mon corps, regardez. C'est moi qui parle hé hé ! et comment ! Et puis Un cauchemar. Je rentrais chez moi cette nuit après un spectacle. Je monte, j'arrive, la porte est ouverte. Il y a eu saccage, mise à sac, si j'avais été là, ç'aurait été moi. Mais qui parle là ? Plus personne, juste la voix, ce n'est plus personne, d'ailleurs Angot prend le texte de Beckett et le mange, puis le texte d'Angot est pris par le comédien et il le mange, puis on le prend et...
Là ça commence vraiment en somme, là il y a quelque chose à dire, mais seulement après ce dédoublement, ou plutôt seulement après cette dévoration, cette intrusion, ce saccage fait par l'autre en soi. Si j'avais été là, ç'aurait été moi, oui mais voilà : j'ai laissé la porte ouverte. Là donc ça commence. N'importe qui a pu entrer. Et c'est un deuxième commencement, c'est un autre qui parle depuis moi, depuis chez moi, et malgré tout ce paradoxe étonnant : L'impression d'avoir échappé au déséquilibre.

Tu la craches ta Valda ?

L'impression d'avoir échappé au déséquilibre. Comme le funambule passe l'épreuve de tenir droit sur presque rien, elles passent l'épreuve de trouver comment se tenir, sous le regard de l'autre, de comment se tenir. Elles sont équilibrées ces petites, dit quelqu'un, dans la salle. Et la Voix appelle l'autre, la voix de l'autre. Une vieille sans doute : Elles sont équilibrées ces petites. Et déjà un autre jeu sur l'équilibre. Quel équilibre ? Au danseur comme au funambule il faut un autre équilibre, mental celui-ci, pour tenir debout sur presque rien. Avec cette tentation toujours présente au loin de toujours voler, pour l'un comme pour l'autre, avec ce désir de faire disparaître complètement ce qui raccroche encore au fil, avec l'impossibilité de le faire, danser, écrire, monter sur un fil, sans ce désir de rompre avec lui, et de quitter la scène, de quitter la ville, de s'envoler. Avec ce désir de déséquilibre, de partir là vraiment dans l'autre ville, imaginaire. De s'envoler dans un monde aérien. Oui mais ce n'est pas possible, parce que ce n'est pas vraiment moi, il y a eu saccage. Vous êtes entré.
Les artistes sont des passeurs, qui nous emmènent loin de notre vie, c'est un topos n'est-ce pas, revisité donc, peut-être parce notre temps l'a oublié, a oublié cette mission, aérienne s'il en faut, liquide, gazeuse... Angot ici nous redonnent le désir de voler, par le biais de la représentation. Tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir, de les voir comme ça, dit quelqu'un. La même ou une autre ? Tu ne peux pas savoir, je vole quand je la vois voler, je vole moi aussi. Je rêve, je regarde. L'impression d'avoir échappé au déséquilibre et pourtant cette manipulation. Espèce d'équilibre du déséquilibre [2]...
On est déjà loin de l'autre monde, et elles elles restent au bord. Elles vont devoir rester au bord, le funambule doit maintenir l'équilibre qui permet l'envol de l'autre. Il ouvre la porte impossible à ouvrir, il donne cette illusion-là, et nous on entre, et nous on vole. On entre sur scène, on entre dans le livre, on en est déjà bien éloigné pourtant. On traverse avec le regard porté en avant vers l'autre ville, l'autre rive, et derrière nous le souvenir.
L'appel du sol encore, malgré tout l'appel du lit : C'est bon pourtant de dormir, de rester bien au chaud dans son petit lit. La confession que dormir serait plus sain peut-être. Dormir vraiment, et pas dans ce demi sommeil. Que fuir, sans totalement quitter la terre. Oui mais : rêver dans son lit n'est pas passer, ça ne fait pas passer ; C'est bon aussi, mais ça maintien au sol. Il est bon de rêver sur un fil, de dormir dans les coulisses en rêvant à ce que sera le spectacle, de rêver sans que l'autre le sache. Oui, mais ça ne fait pas passer. Quelque chose pousse le funambule à monter sur le fil, quelque chose pousse le danseur à risquer la scène, quelque chose pousse l'écrivain, les pousse tous à représenter le rêve, à le matérialiser pour qu'un moment il existe vraiment, qu'un moment ce monde prenne la place de l'autre, qu'un moment on quitte la scène, nous, qu'un moment on n'est même plus rien, même plus une personne qui lit un livre, même plus un spectateur, qu'un moment mais on vole, qu'un moment on s'envole, on devient autre, je deviens autre moi aussi. Quelque chose les pousse, mais ce n'est pas le plus important, ce n'est pas le cri qui est important, ce n'est pas la folie, ni la souffrance bien sûr, de ne pas être entendu, ce qui est important, c'est ce qui échappe à tout ça, ce qui ne s'écrit pas après la virgule, ce qu'il est impossible de réduire, c'est l'envol, c'est ce qui dépasse le livre, c'est ce passage ouvert par magie pour moi, pour que moi aussi je m'envole. C'est de l'amour pour nous en fait, tout ça, on le sait. C'est de l'amour qu'on nous envoie en pleine figure. Pourvu qu'elles ne tombent pas les petites, pourvu qu'elles tiennent bon. Et on s'envole nous, regarde, on s'envole.
Normalement est un livre aérien. Je n'ai pas envie d'en dire plus, ce serait déjà trop, j'ai juste envie de vous dire de vous envoler avec lui. Ca c'était la première page, mais ensuite il y en a d'autres, 66 en tout et ensuite une autre nouvelle : « La Peur du lendemain » dont je ne parlerai pas sauf pour dire qu'il est question d'amour et de la violence d'écrire. Mais que cette violence est dite dans la douceur de l'amour. La Voix ne nous quitte plus jusqu'à la fin. Ca, je vous le promets.
Je dirai juste quelque chose de la musique encore, dans Normalement, de cette symphonie musicale qui vous prend aussi tout à coup, par la répétition des mots, comme s'ils devenaient de simples notes, et ça repart, on vole toujours nous, on suit le chant du corps désarticulé. C'est magnifique. On le voit. Il y a une musique, qui explose de tout cela, une musique étrange, non plus aérienne mais corporelle, on revient au corps par la musique. C'est qu'il faut bien revenir. On revient à la scène, à la conscience, par la musique qui se désarticule et qui fait comme un disque rayé, vous savez, qui répète deux-trois fois la même note, puis repart, puis revient dix notes avant, puis répète jusqu'à l'endroit où le disque est rayé. Et vous en avez marre. Et vous arrêtez le disque, et le livre est terminé. Le spectacle terminé, tout le monde rentre chez soi. Fait ses petites affaires, fatigué, un dernier pipi par exemple, un dernier baiser à l'enfant qui dort, un dernier regard pour l'essentiel, l'enfant, l'amour pour l'enfant. La sécurité de l'enfant, son équilibre, pourvu qu'elle soit équilibrée. Car ce qui ramène à la terre, ce qui ramène le funambule, le danseur chez lui, ce qui rappelle l'écrivain c'est toujours toujours ça quand même : l'amour.

Frédérique R.

[1] Christine Angot, Interview, Fayard, 1995, rééd. Pockett
[2] Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein,

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