Chute de barrières

Incrédules, nous entendons parler et regardons agir, ou s’agiter, notre Président démocratiquement élu (avatar de Bonaparte et du dernier Corleone, disent les mauvais esprits), et nous sommes quelques-uns à être affligés. Affligés par la certitude que dans ce personnage, et surtout dans sa pratique du pouvoir, une bonne partie du pays se retrouve et que — pour dire les choses simplement — nous allons en avoir pour longtemps. Pas tant de lui, du reste, que de sa manière d’envisager la chose politique — ce qui est autrement plus grave.

Depuis une vingtaine d’années, à peine plus, la France (comme tout le monde occidental) est régie par une médiacratie télévisuelle qui a fini par imposer ses valeurs et ses codes, dont le sarkozysme n’est finalement que la quintessence. Ces codes et valeurs sont le goût de la sacro-sainte évidence (le « bon sens » des représentants de commerce et du bistrot du coin), l’anti-intellectualisme, l’abaissement du niveau de langue, l’apologie de l’action aveugle, le goût de la compétitivité et de la rentabilité (les deux mamelles de notre nouvelle religion économique), le mépris pour la pensée, la littérature, la réflexion et la lenteur, la fascination pour le star-système et le clinquant, l’hygiénisme, le mauvais goût des nouveaux riches et des parvenus. La télévision, en somme, par sa novlangue et la vision du monde réduite et schématique qu’elle propose à longueur d’antenne, ne pouvait produire que du sarkozysme. Et de cela, Nicolas Sarkozy n’est pas à proprement parler responsable : il ne fait que cristalliser, grâce à la formidable volonté de pouvoir et de puissance qu’il faut bien lui reconnaître, les aspirations profondes d’une majorité de Français. Même s’il n’était plus là, même si d’ici quelques années le ou la Président(e) s’appelait Royal, Bayrou, Delanoë ou qui que ce soit d’autre, rien ne serait plus comme avant — car c’est désormais moins une question d’individu que de mentalité collective. « On ne combat un ennemi qu'en empruntant ses armes, sa méthode, et jusqu'à sa psychologie : ce qui fait qu'aujourd'hui nous avons vaincu Hitler, mais que partout l'hitlérisme est triomphant », écrivait André Gide en 1946. On peut parier qu’il en ira de même (toutes proportions gardées, évidemment…) avec le sarkozysme. Certes nous n’étions pas toujours transportés d’enthousiasme face au jeunisme aristocratique et ridicule de Giscard, à la retorse duplicité de Mitterrand ou à la bonhomie crapule de Chirac. Mais à présent, c’est la manière d’envisager les moyens de l’action politique qui a fondamentalement changé.

Quelque chose remue en profondeur. Les esprits se modifient, les barrières tombent. Des lycéens font grève et bloquent un lycée, des parents d’élèves surgissent de leurs 4x4, en giflent un ou deux, et menacent de leur casser la gueule, avant d’être calmés par des professeurs. Des étudiants bloquent une fac, le Président de l’Université fait aussitôt intervenir les CRS. Ces deux attitudes auraient été proprement impensables avant. Des barrières mentales ont sauté. Ce qui prévaut, c’est la bonne conscience à la mode du jour. Comme celle de ces non-fumeurs qui se sentent désormais autorisés à hurler au scandale si quelqu’un a l’outrecuidance d’allumer une cigarette à dix mètres d’eux (je précise que je suis non-fumeur). Le véritable effet du sarkozysme, c’est aussi et surtout cela : cette « décomplexion » dont le candidat se faisait le chantre durant la campagne. Et la France, c’est bien le problème, se reconnaît globalement dans cette chute des barrières, comme dans cette manière de gouverner. La majorité silencieuse a pris le pouvoir. Du reste, elle n’est plus silencieuse. Quant à la symbolique, elle parle d’elle-même : il n’est qu’à s’attarder sur les Une de Gala, Paris-Match ou Voici. Les ors et dorures de l’Elysée font désormais partie des pages people. Les yachts de m’as-tu-vu ne gênent personne, au contraire : ils suscitent l’envie, on les admire. Les photographes sont convoqués à Eurodisney. On s’affiche au bras de top-models ou de comiques troupiers : cela fait rêver le bon peuple. Le Président l’a bien compris qui, s’il a parfaitement le droit d’apprécier qui il veut, use et abuse de ces mises en scène réglées au millimètre communicationnel. De politique, il n’y en a plus, sauf par effets d’annonce interposés. Tout a été dit sur cette stratégie de l’occupation systématique du terrain, du camouflage des événements indésirables de la veille sous l’annonce précipitée de ceux du lendemain. La véritable politique, elle, œuvre discrètement dans les arrière-cours du pouvoir, loin de tout déballage médiatique. Au demeurant, nous ne sommes pas convoqués. Pour nous, le show règne, avec ses méthodes, sa bêtise et son cynisme télévisuels. Autant dire que la France à laquelle sont attachés, entre autres, mais pas uniquement, ceux qui lisent, écrivent, ou créent de quelque manière que ce soit, est moribonde — quand elle n’a pas totalement disparu sous les strass et les paillettes, dans les nouvelles catacombes de l’esprit et de la pensée.
« Alors, cela veut dire qu’il n’y a plus d’espoir ? » demandait Max Brod à Kafka. « Oui, répondait Kafka, il y a de l’espoir. Mais pas pour nous. »


Christian Garcin