P’tite réflexion hebdomadaire
(Peux pas faire mieux)
Ceux qui lisent régulièrement Le Matricule des Anges savent que le rapport que les médias entretiennent avec le langage est un des leitmotive de mes éditoriaux. Il me semble que c’est là, au moins, que se légitime la littérature.
Je donne un exemple : à propos du Liban qui semble revenir à la guerre civile, j’entends plusieurs fois l’expression : « l’armée libanaise est fragilisée ». Qu’est-ce qu’un auditeur, un téléspectateur voient à partir de cette expression reprise ici ou là comme si elle suffisait à évoquer le réel ? À mon avis : pas grand-chose. Des soldats démunis ? Des régiments sous-équipés ? Un chef d’état-major sans directive ? Tout cela reste assez abstrait, ne dit rien de ce qui est vécu à Beyrouth. On sait que l’armé libanaise est constituée des différentes composantes du pays dont, précisément, celles qui s’affrontent. Ça signifie que des soldats ne voudront pas obéir à certains ordres, que d’autres peut-être constitueront comme une menace pour leurs camarades ? Voici des hommes, armés, entraînés, qui vivent ensemble et qui peuvent assez rapidement devenir les ennemis les uns des autres. Suspicion, peur, haine, violence… Qu’est-ce qu’on éprouve quand, soldat, on se voit donner l’ordre d’intervenir contre sa propre famille ? N’y a-t-il pas, dans telle ou telle garnison, des rumeurs qui circulent contre tel ou tel sous-officier ou troupier ? Je ne sais rien de tout ça. Les médias n’en disent rien. Juste : « l’armée libanaise est fragilisée ». Des mots qui ne témoignent d’aucune expérience, d’aucun acte même. Des mots qui nous tiennent à l’extérieur de ce dont ils sont censés parler.
Il me semble que seul un art narratif peut approcher d’une telle réalité. Un art qui ne couvre pas les faits sous des mots tout entiers cimentés entre eux. La littérature donc, le cinéma peut-être.
Ce qu’on défend au Matricule, c’est justement une littérature qui tente de rendre compte d’une expérience. Elle peut-être infime ou grandiose : c’est la manière avec laquelle le lecteur peut la partager qui compte le plus.
Et ceux qui ont donc lu Platte River de Rick Bass savent de quoi je veux parler…
La littérature cependant ne s’attache pas seulement à dire des événements, un réel. Elle n’a pas tant de frontières. Elle peut tout. Je lis actuellement un petit livre d’Alain Roussel La Vie privée des mots (La Différence) où l’écrivain, à partir de mots qu’il aime et qui sont très simples, se laissent entraîner dans des microfictions burlesques, des proses joueuses, tout un lacis de transports amoureux. Qu’elle dise le réel ou qu’elle s’en éloigne, la littérature nous est nécessaire pour être, davantage, au monde. Et pas seulement épingler à l’heure du dîner quelques mots morts pour dire notre époque.
La littérature peut tout. Voilà, en quatre mots, vous avez tout dit. Elle peut tout. Parce-qu’elle nous rattache, pauvres qui allons mourir, aux autres, à l’humanité. Au fond, peut-être est-il bon de se le demander : qu’est-ce qui compte d’autre? et qu’est-ce qui peut prétendre, autre que la littérature, à nous permettre ce truc, terrible quand on y pense, d’être au monde?
On pourrait dire les autres arts : la peinture, la danse, tous les autres arts, sachant cependant que le langage est dans la peinture, est dans la danse (ne dit-on pas d’une chorégraphie qu’elle est une écriture?).
J’aime beaucoup ce poème “Un homme est mort” que Paul Eluard a écrit après qu’un résistant ait été fusillé par l’ennemi en temps de guerre.
Il répond bien à votre billet je trouve.
De plus, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire avec ce poème. Pour savoir quoi, il faut tâcher de lire la bande dessinée “Un homme est mort” (futuropolis)que l’on doit à Kriss et à Etienne Davodeau. On y retrouve dans des conditions très particulières plusieurs fois le dit poème. Ses mots, depuis que j’en ai connaissance, n’ont cessé de m’accompagner, et, ce qui est à noter, ne se sont jamais usés. Elle peut vraiment tout…
“Il y a des mots qui font vivre
et ce sont des mots innocents
le mot chaleur, le mot confiance
amour, justice et le mot liberté
le mot enfant et le mot gentillesse
et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
le mot courage et le mot découvrir
et le mot frère et le mot camarade
et certains noms de pays, de villages
et certains noms de femmes et d’amies.” Un homme est mort, Paul Eluard, (extraît)
Commentaire par Rejane — 16 mai 2008 @ 9:40
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