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7 décembre 2007

En lisant Rick Bass, suite…

Classé dans : Les articles, Rick Bass — Thierry Guichard @ 10:25

Certes, il y a Platte River dont je ne suis pas près d’arrêter de vous parler ici. Mais tous les livres de Rick Bass méritent le détour. Peut-être, le moins intéressant, selon moi, c’est Oil notes où l’écrivain roule un peu des mécaniques, dans le style cowboy Marlboro qui cherche et trouve du pétrole. Mais Oil notes vaut largement la plupart des livres dont on nous bassine les oreilles un peu partout. Aujourd’hui, je note quelques citations prises dans Colter. C’est le récit de la relation de l’auteur avec son chien de chasse, un « pointer ». Un sujet pour lequel, a priori, je ne me serais pas lever la nuit. Mais, outre l’ambiguïté ou la contradiction qu’il y aurait à être tout à la fois un chasseur et un écologiste (contradiction peut-être très française), le livre touche par le rapport inversé de l’homme à l’animal : Bass en vient à penser que son chien Colter ne chasse que pour révéler à son maître la beauté de la nature. Bon, c’est mieux dit que ça dans le livre (ce n’est pas paresse de ma part d’écrire aussi schématiquement : c’est juste un manque de temps lié à la réalisation du Matricule 89, celui de janvier sur lequel j’ai quelque peine à travailler).
Les citations que je reproduis ci-dessous sont le résultat de balises mises via des post-it au moment de ma (mes) lecture(s) du livre. Certains post-it marquent une pensée, d’autres une tournure de phrase qui m’a enchanté, d’autres indiquent des informations biographiques ou autres que j’ai ou non utilisées ensuite au moment de l’interview de Rick Bass pour Le Matricule N°88. Les citations n’ont donc pas le même rôle, la même valeur, mais livrées ainsi, il me semble qu’elles révèlent tout de même quelque chose du livre.

Citations prises à la lecture de Colter

P 24 : « Dans un paysage, qu’est-ce qui touche notre cœur, détermine nos émotions et conditionne éventuellement nos actions ? »

P. 29 : « Je ne me suis jamais demandé, étant enfant, pourquoi je me sentais si bien en harmonie avec la nature et le comportement des animaux. Le monde des adultes m’était étranger, il demeurait mystérieux et, pour tout dire, sans grand intérêt (je n’ai pas tellement changé d’avis), et même la compagnie de mes amis n’était pas essentielle pour moi. »

P.88 : « J’ai enterré Ann comme le font les Indiens.pour son voyage, j’ai mis près d’elle des os de cerf. Une couverture, pour qu’elle ait chaud. Des fleurs, des branches de cèdres, des pierres rapportées des endroits où nous étions allés, des plumes de grouse, un peu de gibier cru, une mèche de mes cheveux. Une pierre à la tête, une pierre au pied ; à la tête, j’ai planté un tremble, il lui fera de l’ombre, et elle aura la musique de ses feuilles dans la brise. »

P. 116 : « Certains citadins parmi nous se sont étonnés que je puisse être à la fois chasseur et écologiste, ce qui m’a beaucoup peiné : la distance était si grande entre nous et il nous restait si peu de temps. »

P. 125 : « Les tronçonneuses sont en train de détruire le monde autour de moi, mais la splendeur des faisans ne change pas, c’est quelque chose à quoi se raccrocher. »

P. 134 : « Le soleil s’est couché derrière les Rocheuses, dans une apothéose de rouge flamboyant, de rose, de pourpre, tandis que les flancs de la montagne se coloraient de violet et de gris. Le monde sauvage étant si beau, comment ne luttons-nous pas bec et ongles pour sauver ce qu’il en reste ? »

P. 137 : « Le paysage, c’est comme le quarante-septième chromosome — c’est comme si ici j’avais une nouvelle identité. »

P. 174 : « J’ai pensé à toutes nos chasses, à chaque moment, chaque arbre, buisson, à tous les oiseaux que j’avais plumés, aux gésiers, à ce qu’ils contenaient. Un chien crée, transmet un nouveau paysage. Un chien comme Colter aiguise la joie que nous donne chaque nouvelle saison, et souvent il semble immobiliser le temps, l’intensifier. Et quand il n’est plus là, c’est comme si le monde disparaissait. »

P. 184 : « Je l’ai enterré près de mon appentis, dans ce coin béni où il faisait la sieste, en attendant notre prochaine expédition. À côté des églantiers. Je l’ai enterré comme je l’avais fait pour Ann, avec des os et des bois de cerf, du gibier, du manger de chien, une couronne de cèdre et de lupins, des cartouches de 12 et de 20, pour une chasse à venir, et quelques-unes en plus, pour les coups que je manquerai. Les os d’une de ses proies. Un sifflet, une clochette de bronze. Je l’ai ensuite recouvert de terre, ajoutant une nouvelle douleur à l’ancienne, comme une montagne qui se ravine au-dessus de quelque chose de précieux qui y est enterré. »

21 novembre 2007

La raison écologique

Classé dans : Les articles, Rick Bass — Thierry Guichard @ 11:23

J’habite au bord du Gardon non loin de Nîmes (mais les bureaux du Matricule, eux, se trouvent à Montpellier). Le Gardon est une rivière capricieuse. Asséchée l’été, elle peut devenir meurtrière en automne. En septembre 2002, le Gardon est passé par-dessus le pont qui se trouve en face de chez moi. Soit plus de 20 mètres au-dessus du lit de la rivière. C’était en septembre. Cette année, nous sommes à la fin du mois de novembre et la rivière est toujours à sec. Pas une goutte. Sans jouer les Cassandre, ça ne manque pas d’inquiéter. La cause écologique, le souci de protéger l’environnement est une des raisons pour lesquelles il me semble nécessaire de lire quelqu’un comme Rick Bass. Pour prendre conscience, via la littérature, de notre rapport à la nature et de la nécessité où l’on est de la préserver.
Il est des écrivains qui se contentent de raconter des histoires et d’autres qui font de la littérature. Les premiers visent à atteindre un effet auprès du lectorat : une émotion, une adhésion, de la surprise. Ils usent de la langue comme d’un outil. Les seconds, probablement, s’interrogent moins sur l’effet de ce qu’ils écrivent. La langue est un matériau qu’ils investissent. Quand on parle de « langue », on signifie autant le lexique, les rythmes, les assonances que la structure même du récit ou du roman. Les premiers peuvent donner de bons romans et les seconds de mauvais. Ou l’inverse : il ne s’agit pas ici de définir une hiérarchie dans l’écriture de fictions. Rick Bass fait partie de ces écrivains qui appartiennent aux deux catégories. Raconter des histoires, l’homme sait faire. Dans Platte River, il lui faut peu de temps pour planter personnages, ambiance, décor et surtout pour surprendre sans cesse le lecteur, l’entraîner d’un coup dans un incongru qui devient poétique. Mais Rick Bass ne se contente pas de raconter des histoires qui marquent : il vise aussi à dire l’indicible. L’histoire nous est extérieure, l’indicible qu’il y glisse permet d’intérioriser ce dont il est question (de la nature, des sentiments, de la peur de perdre un être cher).
Depuis le lancement du blog et la sortie du Matricule N°88, j’essaie de convaincre autour de moi les lecteurs et ceux qui n’ont pas l’habitude de lire, d’aller découvrir l’univers de cet écrivain du Montana en commençant par Platte River. Vous êtes quelques-uns à réagir, et ça fait chaud au cœur : la question dépasse, me semble-t-il, le cadre du conseil de lecture. Les journaux, les films (celui d’Al Gore par exemple) nous présentent un problème écologique en faisant de nous des spectateurs. La littérature, celle de Rick Bass, entre autres, nous fait ressentir, saisir, nous plonge au cœur de ce qu’elle met au jour. D’où sa force.
Il y a, de plus, un vrai bonheur à lire Rick Bass : à la sensation d’être, totalement, immergé dans quelque chose de profond, d’originel, s’ajoute ce sentiment rare d’une forme de fraternité. L’écrivain excelle en effet aussi à faire ressentir les mouvements les plus subtils des relations humaines, des sentiments. Platte River est un recueil de nouvelles qu’on doit sans problème pouvoir faire lire à tous ceux que l’écologie ne laisse pas indifférents. Si vous avez des conseils de sites, d’adresses mail auxquels envoyer une invitation à lire ce livre, n’hésitez pas à me les indiquer.
Et merci aux premiers qui ont acheté le livre et commencé d’en parler ici même !

12 novembre 2007

En lisant Platte River

Classé dans : Rick Bass — Thierry Guichard @ 11:36

l575932.jpgLorsque je lis des livres en vue d’une critique dans Le Matricule, je colle des post-it sur les pages où se trouve une ou plusieurs phrases que je pourrais utiliser comme citation (ou alors pour prendre des repères sur les noms de lieux, de personnages, des moments importants d’un roman, etc.).
Tous les livres ne se prêtent pas à la citation et celle-ci, souvent, ne rend pas compte d’un ensemble, d’une atmosphère, d’une ambiance créée par une écriture dont aucune phrase ne semble pouvoir se garder comme citation. Il n’empêche, parfois, la seule juxtaposition des citations donne une idée assez solide d’un livre. D’où, ici, pour faire découvrir Platte river (Christian Bourgois, coll “Titres” 7 €), quelques citations apéritives :
P.11 : « L’hiver avait été rigoureux dans le nord du Montana, si rigoureux que des corbeaux tombaient parfois du ciel en plein vol, les organes internes apparemment éclatés, et tels de grands lambeaux de chiffon noir ils tombaient dans les bois ou dans une pâture, percutant la terre à quelques semaines du printemps. »
P. 13 : « Le chinook ne durait qu’une semaine tout au plus, mais sa venue annonçait qu’il ne restait plus qu’un seul mois de gelées à pierre fendre. Il y a longtemps, la ville avait connu une fête nommée Les Jours Nus, quand de jour comme de nuit personne ne portait le moindre vêtement, pas même pour aller faire ses courses, pas même pour aller au saloon. Les gens restaient nus pour nourrir leurs chevaux, ils dormaient nus pour la première fois depuis six mois, et c’était nus qu’ils ouvraient leur boîte aux lettres. Il y avait très peu d’habitants à cette époque et tout le monde se connaissait. Il était difficile de décrire le sentiment de liberté apporté par le chinook, après le confinement de l’hiver. »
P. 54 : « L’eau lui coupait le souffle, elle tentait d’engourdir ses muscles et de lui river les bras le long du corps ; elle essayait de figer les mouvements de ses jambes et de les paralyser, de les rendre incapable de répondre à sa volonté ; mais Leena retenait sa respiration, elle luttait contre le froid et continuait de nager. Plus l’eau était froide, plus elle l’aimait. C’était un défi plus réel et elle se sentait davantage vivante. »

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