Vigneron + écrivain = honnête homme
Samedi 4 octobre se tenait à Rivesaltes (66), les traditionnelles Vendanges littéraires. Le nom de cette manifestation, le lieu où elle se tenait (ce pays Catalan abreuvé de vents, de muscats et de grenaches) ont suffi à nous convaincre (ma belle éditrice et moi) à y prendre un stand. Nous avions la certitude de n’y pas vendre beaucoup de livres Cadex et la garantie d’y goûter de très bons vins. Autrement dit : calme et volupté au programme. Nous ne fûmes pas déçus.

La manifestation se tenait aux Dômes, sorte de salle de théâtre amovible avec piscine municipale et mitoyenne, qui sont situés en dehors de la ville : les exposants surent rapidement qu’ils n’auraient à fréquenter que des visiteurs venus exprès. Guère de chalands donc. Nos voisins : une fromagerie, les éditions Mare Nostrum qui se sont lancées depuis quelque temps dans le polar régional, les vins du domaine de Rombeau (belle propriété qui a étendu ses activités vers la restauration et l’hôtellerie, une bonne adresse). Un peu plus loin : Balzac éditeur, Le Château les Pins (vins), Arnaud de Villeneuve (vins), Trabucaire (livres), etc. Plus de régionalisme chez les éditeurs que de littérature, et personne, en dehors de nous, qui ne soit pas du pays. On a connu des salons du livre mieux charpentés, plus fréquentés, moins amateurs. Le lieu, « Les Dômes », est froid, sans âme, mais bien équipé. Dommage qu’on laisse derrière soi les Corbières, le Canigou et le ciel bleu pour s’y enfermer. Le programme, comme souvent, pêche par peur du vide : pas un quart d’heure sans musique ou discours, de quoi faire fuir les flâneurs autour des livres. Les exposants, visiblement, ont plus été invités pour meubler l’espace que par reconnaissance pour leur production. Ailleurs qu’ici, on aurait fui. Mais ici, le charme agit. L’amateurisme devient sympathique, la grande salle se transforme en lieu convivial. Il est vrai que le vin aide à cette métamorphose…
Les Vendanges littéraires remettent chaque année à des écrivains sélectionnés quelques prix dont le principal consiste en une barrique de 230 litres de vin. De quoi donner envie d’écrire. Cette année c’est Michel Le Bris qui en fut l’heureux lauréat. La barrique, qu’on lui présente, est conservée quelques mois en cave, puis le vin ensuite est mis en bouteille. Car un vin s’élève. J’ai appris cette précision concernant le Prix littéraire en lisant le journal d’un membre du jury : Henri Lhéritier, vigneron et écrivain. L’homme tient un blog où s’exprime sa passion de la littérature. C’est plutôt revigorant et l’on ne saurait trop conseiller sa lecture à tous les éditeurs au bord du suicide. À voir un tel animal lecteur, dévoreur de livres et diariste hors pair partageant ses lectures, les producteurs de livres se diront que, tant qu’il y aura des types comme ça, tout ne sera pas perdu.
L’ayant un peu lu avant d’aller à Rivesaltes, il était hors de question qu’on en reparte sans l’avoir rencontré. C’est lui qui est venu nous voir, accompagné de l’écrivain Claude Delmas. Le vigneron écrivain se dit amusé de trouver ici un lecteur de son blog. « Vous devriez lire ses livres » nous sermonne Claude Delmas, auquel on donne raison. Et goûter ses vins, se dit-on in petto.
On part donc, quelques minutes plus tard, à la recherche des ouvrages signés Henri Lhéritier. On les découvre sur le stand de la librairie de Rivesaltes. On revient chercher un peu de monnaie au stand des éditions Cadex où l’on ne s’attendait pas à trouver de visiteur. Mais notre auteur est là, son journal Autoportrait sauvé par le vent (éditions Trabucaire) à la main. Qu’il nous offre. Qu’il refuse qu’on paie. Soit ! On remercie, on s’enquiert de son stand de producteur de vins : il n’en a pas (l’homme pousse la discrétion jusqu’à ne pas présenter sa production à un salon auquel il participe…)

On ira, le lendemain, à La Maison du muscat, sa cave, goûter un formidable Grenat et se délecter d’un merveilleux Hors d’âge.
À moins que vous ne soyez en train de sauver l’économie mondiale de la faillite et les banquiers du suicide, vous pouvez abandonner toute activité (y compris lire ce blog paresseux) pour vous procurer Autoportrait sauvé par le vent (15 € seulement).
Le livre m’a accompagné toute la semaine en Poitou-Charentes où je me suis rendu pour la manifestation « Passeurs de monde(s) » et à Poitiers, cité à laquelle sera consacré le dossier « lire en ville » du Matricule de novembre. Chaque jour, après avoir animé une rencontre ou un débat, fait de la route, mangé midi et soir au restaurant, causé avec des bibliothécaires, des libraires, des lectrices, des lecteurs, des auteurs, après les révisions d’usage à la veille d’autres débats, c’était un bonheur de retrouver Henri Lhéritier. Tendrement grincheux, dénigreur de lui-même, amoureux juvénile de la littérature, amant du vin, le bonhomme nous ouvre un an de son journal. « (…) tentant d’imaginer l’impression ressentie à la lecture de cet autoportrait, quelque chose me frappe douloureusement, je ne suis pas sympathique ! Ni attachant, ni aimable, ni sensible, ni attentionné, ni co-vivant mais grognon, critique, insatisfait, donneur de leçons, vaniteux égoïste, cuistre, ne respectant rien excepté le vin et la littérature » écrit-il alors qu’il nous raccompagne à la porte de ses 230 pages de colères, indignations, enthousiasmes et notes climatiques. Comme quoi, Henri Lhéritier peut se tromper : d’une part, un homme qui respecte le vin et la littérature ne peut être antipathique, d’autre part, « aimable, sensible et attentionné » l’homme l’est pour dix, cent ou mille. Au point de faire figure de misanthrope amoureux des hommes. A-t-on vu un misanthrope préparer une artichautade (« cœurs d’artichaut sautés avec des gésiers de volaille, de la saucisse et des lardons de chez Duffaud, charcutier émérite rivesaltais ») pour trente personne ? « À Paris, Duffaud serait une étoile, ici, il est normal, l’excellence est notre quotidien. »
Notre hôte passe ses nuits à tenter d’arracher sur le Net des ouvrages vendus aux enchères. Il s’y ruine au point de devoir parfois se séparer de certains livres qu’on lui achète de même via la Toile. Ainsi de Mémoires sauvés du vent et Un privé à Babylone qu’un Nivernais lui commande : « C’est un écrivain délicieux Brautigan et lorsque je déposerai ces deux livres sur le comptoir de la Poste, j’aurai lâché un ami. » Défenseur écologiste de son pays, épris de l’Agly qui y coule, notre homme se mobilise contre l’extension des carrières qui rasent la montagne. Il s’engage à son corps défendant dans une lutte syndicale et viticole perdue d’avance, sort un livre dont les journalistes locaux parleront sans l’avoir lu, refuse de vendre ses bouteilles aux grossiers, aux indélicats ou à un visiteur dont les premières paroles seront malheureuses. Il pousse des cris de joie en lisant Faulkner, s’enthousiasme pour Dickens, revisite Balzac, conquiert des livres de Jean de La Fontaine, fréquente Rousseau avec assiduité. « Je lis comme un ivrogne boit. J’ai toujours peur de manquer. » Il caresse ses bouteilles, parle à son vin et laisse ses chats manger son petit-déjeuner. Il encourage le vent de Rivesaltes à saccager les fêtes médiévales qu’on organise pour retenir des touristes hagards, s’émeut d’une maladie qui atteint un poète ami, s’indigne de ce que l’Occident fait subir à L’Irak et trousse, au fil des pages, des phrases qui font de vrais bonheurs de lecture.
Lors de notre passage à sa cave, notre hôte nous a offert deux autres de ses livres. J’écris cette note dans le TGV qui me ramène de Poitiers avec une envie pressante de les lire, et, pourquoi pas, de boire une de ses bouteilles. Vous devriez peut-être en faire autant, non ?



Écrivain mauricienne auteur de Les Rochers de poudre d’or (Gallimard 2003) et La Noce d’Anna (Gallimard 2005). Elle a obtenu le prix des libraires Fnac 2007 pour Le Dernier Frère (L’Olivier).