Anne BihanCapable d'arrachements. D'interroger pour mieux la défendre son improbable indépendance. De se méfier de l'autoréférence, et d'avancer " par suite de déséquilibres rattrapés ". Pourquoi convoquer ici ce qui définit l'acte de marcher ? Parce que c'est de marche qu'il s'agit, et pas seulement marcher dans les mots, les livres, aller à la rencontre des écrivains. Mais de beaucoup plus : " Faire assaut contre la frontière " (Kafka). Il s'agit donc moins de parler de la critique littéraire, que des femmes et des hommes qui la tentent. De leur précieuse singularité. Car la critique est une écriture, un acte qui engage celle ou celui qui l'ose. Critiques et traducteurs ont ceci en partage : on les voudrait obstinément passeurs, chargés d'âmes à mener à bon port, de l'île au continent ou de l'île à l'île.
Le sont-ils ? Certains oui, beaucoup non, ou du moins
ils peinent à partir vers le large, leur regard tourné
vers leur épicentre qui demeure quoi qu'on en dise
l'Europe occidentale, même lorsqu'ils ramènent dans
leur filet de Belles étrangères. La tentation de l'exotisme
s'y habille de frusques " tendance ", on
achète clés en main aux faiseurs de livres des représentations
de l'autre que lui-même d'ailleurs vous sert parfois
sur un plateau, juste ce qu'il faut d'étrange, le règne
du goût nouveau à consommer sans crainte.
Des voyages sont à entreprendre pourtant, qui changeraient
probablement les orbites des littératures dans leur
ensemble. Y parvenir suppose écoute et empathie, exigence
et discernement. Préférer au relativisme et aux confusions
induites par les approches néo et/ou post-coloniales,
à la distinction des textes par leur origine géographique,
voire ethnique, leur lecture selon les enjeux du langage.
Réinterroger le rapport de l'intime et du politique,
ne pas réduire la littérature à " l'interrogation
infinie de son artifice " (Jean-Marc Moura) mais
s'aventurer vers des écritures à la langue traversée
par les bruits du monde avec l'espérance qu'elle change
en chemin notre manière de l'habiter. Car un fait s'impose
: loin des liaisons dangereuses, des " je t'aime
moi non plus ", la littérature et la critique
ont un enjeu en commun : ouvrir des routes vers un
monde vaste, pluriel, dont l'intranquillité est une
chance, et auquel aucune voix ne doit manquer. Retour au début
B. BlondeauJe choisis de commencer par ce que je n'attends pas.
Je n'attends pas de la promotion en fonction des sorties
des grandes maisons d'édition ni un soit-disant parti
pris d'objectivité qui est non seulement illusoire
mais aussi qui n'a pas lieu d'être et qui ne fait pas
sens.
A contrario, je me réjouis de (re)découvrir des œuvres
fortes, décalées et engagées qui sortent d'une certaine
pratique littéraire, celle dont justement nous sommes
matraqués. J'attends donc de la critique littéraire
qu'elle donne à montrer et à présenter des auteurs,
des œuvres, des formes, des projets et des maisons
d'édition indépendantes qui ne bénéficient justement
pas de la même visibilité et et qui sont en marge des
usages et pratiques du milieu littéraire " officiel
".
Une véritable critique littéraire permet d'aborder de
façon autre, évolue par cercles concentriques, propose
des bribes et des fragments de la création littéraire
d'aujourd'hui en lien avec celle qui la précède, sous
tous ses aspects et formes, renvoie à nos préocupations
et consolide notre réflexion, notre manière d'aborder
et de percevoir, entretient notre sensibilité mais
aussi change dans une certaine mesure notre rapport
à l'œuvre, à l'autre, au monde. Une problématique ou
un thème dont l'analyse en profondeur déborde des cadres
établis, propose des passerelles avec d'autres domaines
de la création et des associations insolites.
Une critique littéraire donne matière à penser et à
échanger, agace parfois, dérange aussi, enthousiasme
et provoque des sursauts, fait qu'on se jette goulûment
sur une œuvre et/ou sur un auteur et permet de poursuivre
le cheminement intellectuel entrepris. Retour au début
Bruno BerchoudJ'ai fait un rêve. Comme cela se pratique pour les vins, on avait instauré en Francophonie la " dégustation à l'aveugle " pour la littérature : quiconque voulait faire œuvre de critique se pliait à la règle consistant à ne recevoir, en service de presse et en avant-première, que des œuvres dont on faisait provisoirement disparaître le nom de l'auteur. La critique désormais lisait des textes et non plus des auteurs, sur lesquels on posait un masque, pour n'en garder que la plume.
Conséquence : ceux qui, écrivains eux-mêmes, avaient
auparavant la lourde tâche de " critiquer "
un écrivain lui-même journaliste et critique, préféraient
se retirer, pour ne pas commettre de bévues. Ainsi,
l'homo litterarus journalistus, espèce terrorisée par
le boomerang, était en voie de disparition. Bref, la
Francophonie comptait de plus en plus de critiques
littéraires et de moins en moins de garçons d'ascenseur.
J'ai fait un cauchemar. L'auteur de théâtre le plus
populaire était un ancien affairiste, ami du Président,
reconverti en écrivain comme d'autres dans le commerce
des sardines. Sa pièce, jouée sur une grande scène
de la capitale, bénéficiait de toutes les promotions
dans les médias. Elle était même programmée à une heure
de grande écoute le 25 décembre sur une chaîne de la
télévision publique.
Parmi les écrivains, on ne trouvait plus d'humoristes.
Disons plutôt qu'on les avait effacés de la scène publique.
En fait d'humoriste, le plus populaire était un pétomane,
ami du Président. Il avait même un jour accompagné
ce dernier au Vatican, pour une visite au Saint-Père.
Ceux qui préféraient en rire disaient qu'on était au
Royaume d'Ubu. Quand on broyait du noir, on parlait
d'un " Radeau de la Méduse culturel ".
Ah oui, à ce propos, la question : Quelle critique littéraire
attendez-vous aujourd'hui ?
- Une critique assez forte, assez crédible et assez
audible… pour que ça soit impensable.
J'ai fait un rêve… Retour au début
Christine LemaireUne très vieille dame qui m'est chère juge encore des présents d'après leur étiquette : prix, marque, provenance ; quand les critères sont réunis, alors, comme la cribleuse de Courbet, elle s'agenouille.
Une autre dame, ancienne aussi, me fut de longue date
présentée. Je la croyais parcheminée comme les pages
des manuels, comme les demoiselles emphatiques qu'elle
nourrissait (mal). Il fallait l'admirer, enchâssée.
Qui me parle mieux aujourd'hui de la seconde, madame
Littérature ?
C'est chez Bergounioux ou Michon que me reprend le goût
de lire Faulkner, comme chez Sollers naguère. Connaissant
le bras de l'écrivain, on corrige d'usage la direction
de la lune. C'est Olivier Rolin qui montre Lowry. Pinson
qui m'indique Fourcade. C'est Bertina qui parle de
Senges, de Pynchon ou de Simon. Gracq et Marianne Alphant
de Stendhal. Manguel, Vila-Matas,…
Quelle place alors pour les critiques journalistes ?
D'abord celle, écrasante, de l'information, donc d'un
tri nécessaire. Intéressante à ce titre, la liste des
ouvrages reçus au Matricule.
Comprenant l'inégal succès de la tâche, je suis cependant
en alerte. Visibles, l'idéologie, la mode ou son contrepied,
et les compromis de l'amitié.
J'aime enfin que la critique ne soit pas loin de l'universitaire.
D'humeur, vagabonde ou paresseuse, elle n'est que plaisanterie,
agréable comme telle. L'universitaire a à dire. Analystes
du style ou historiens, les chercheurs éclairent liens,
interprétations, contexte en perpétuel renouvellement.
Enfin la meilleure revue, déjà polycéphale, ne peut
donner que ce qu'elle a. Dès lors, oui, félicitons-nous
du travail des signataires angéliques, ça ne m'empêchera
pas de regarder chez Nadeau, dans des revues en ligne,
sur les sites des éditeurs, chez les libraires et leurs
groupements, sous d'autres signatures, dans des quotidiens.
Si le temps manque, si mon défaut d'organisation me
fait manquer des essentiels, je finirai bien par le
savoir. Je n'en ai pas besoin à l'heure. Pas de dîners
en ville. Retour au début
Claire DavidTrop souvent il est donné à lire un papier à propos d'un livre qui consiste en un résumé sans doute pertinent du livre avec la position/point de vue biographique de l'auteur. Ce que je trouverais plus intéressant serait que le journaliste ou l'auteur de la critique s'exprime en toute liberté (là c'est déjà plus difficile !) à la fois par rapport au texte lu : le style, la forme (petite dramaturgie du livre), la pertinence du sujet mais aussi et surtout dans un rapport à l'œuvre de l'auteur : comment cet écrit y prend place (dans quelle histoire de l'œuvre et du monde) ou/et plus large par rapport à l'œuvre de ses contemporains : à quel genre se rattache t-il ? Voire même encore plus large : de quel héritage se revendique t-il ou s'éloigne t-il ? Là il faut prendre des risques, s'engager à comparer, à citer, à argumenter ni à la légère, ni pour faire plaisir. Toute la culture dudit journaliste/auteur, professionnel de la lecture critique, peut et doit ici se déployer avec évidemment sa subjectivité, sa propre lecture. Apporter à d'autres lecteurs moins assidus une perspective, un champ d'investigation, sujet à discussion au-delà du livre lui-même (le livre/prétexte à la parole) serait l'objectif idéal d'une critique. Il me semble que ce recul-là, ce point de vue inscrit dans un champ littéraire large et vaste (qui peut faire des liens vers d'autres disciplines comme le cinéma, les arts plastiques, etc.) donnerait des clés à la future lecture (et une profondeur) et pointerait aussi des enjeux, peut-être innovants parce qu'insoupçonnés, pour l'auteur, son éditeur ou ses accompagnateurs.
Retour au début
Claude DesnierOn va le faire simple, les plats de fêtes étant soit du genre indigeste, soit de possibles chefs d'œuvre, à réserver aux cuisiniers de talent que vous avez réunis depuis 16 ans (déjà ?) J'attends pour ma part d'une critique littéraire qu'elle
soit ouverte, indépendante, et que le support comme
l'équipe de ses rédacteurs soient pérennes.
J'attends qu'elle fasse gagner du temps au lecteur compulsif
que je suis, au lecteur brouillon que je reste,qu'elle
attire mon regard et mes pas vers une œuvre, un auteur,
un volume, une page même, que sans elle je n'aurais
guère la chance de trouver dans le pseudo chaos des
librairies organisées en rayons des supermarchés, aveuglé
par les néons publicitaires, étourdi par les sirènes
des modes.
J'attends donc qu'elle soit lisible, accessible et ne
me laisse pas penaud après lecture, à me demander pourquoi
je n'ai absolument rien compris à l'exercice de style
de probablement haute volée de son auteur, accusant
d'abord la fatigue, mais après une bonne nuit de sommeil
et un nouvel échec, sidéré par mon piètre niveau au
point de renoncer pour un temps variable(parfois long…)
à entrer dans une librairie…
Toutes conditions que remplit pour moi grosso modo Lmda,
et qui justifient depuis le début je crois mes chèques
de réabonnement.
Ensuite bien sûr, le support se lit plus comme un journal
local que comme un mensuel national, je veux dire,
je suis plus roman que poésie, plus attiré par le quotidien
d'un auteur que par celui d'un éditeur, et mes enfants
sont grands, donc +/- logiquement je zappe la littérature
jeunesse, etc….Mais mon voisin bien sûr sera tout l'opposé. Retour au début
Claudette PeyrusseParti pris admissible : défendre des œuvres aventureuses, poètes, éditeurs, libraires en marge. Mais mon panthéon est rarement le vôtre : y figurent en vrac Bartleby, La Moitié de l'homme c'est la femme, Le Mur invisible, Fuite au nord, tout Wallace Stegner, tout Maspero (fiction et compagnie !), Le Pouvoir du chien, Sur la fin, Qumram, La Vie mode d'emploi, Le Cœur pur, Le Prince noir, Visages noyés, Tóibin, Bauchau, Coetzee, Jean Rhys, Edith Wharton, La Chambre de la Stella, Les Garçons, Jeanne Eyre, La Femme de hasard, La Lettre écarlate, Alaska, Le Jeu sérieux, Marie Didier, des Wilkie Collins, Train de nuit, Chatwin, Grand-père décédé. Stop. Viens en uniforme (pour m'en tenir aux lectures ou relectures assez récentes) et je m'ennuie à lire Thomas Pynchon par ailleurs célébré (pourquoi ?) par toute la presse du livre. Je lis donc peu les auteurs que vous préconisez et que
je trouve cela normal ! Les livres viennent de stations
dans les librairies, de suggestions d'amis, de pioches
dans les journaux comme dans les poches des anges. Plus que les comptes rendus des livres sortis, j'aime
bien les chroniques assassines même injustes : Point
de côté de Josyane Savigneau mérite mieux que sa démolition
motivée par la concurrence du Monde des livres ? Il
est vrai qu'après en avoir été directrice, elle y fait
encore défiler de mornes articles, loin de son autobiographie
insolente et émouvante pour ma génération. À revenir
à votre matricule, sauf les pages satiriques, j'apprécie
ce qui n'est pas chronique de l'instant : interviews
d'auteurs, dossiers argumentés, exhumation d'égarés
et oubliés où il y a place pour l'histoire et l'analyse
(je tiens quelques Toulousains à votre disposition,
ce qui me laisse à penser que vous pourriez découvrir
d'autres zèbres dans les régions). Le lieu étant pour moi matière et forme de l'expression
(de là ma curiosité pour le cinéma, la littérature
régionale et les romans du monde au détriment parfois
du roman français), j'aimerais voir s'étoffer votre
rubrique consacrée à la traduction. Adolescente, j'avais
trouvé tartes les traductions de Steinbeck et de Caldwell
malgré la modernité des auteurs. Depuis j'ai bien perçu
le choc entre académisme et dépoussiérage (voyez donc
Le Gourmet, Vie et passions d'un gastronome chinois,
la traduction convenue de la Folie Almayer et celle
de Maspero pour Typhon), ce que les polars romains
de Steven Saylor ou Camilleri perdent au changement
de passeur, l'approximation du travail de traducteurs
peut-être mal payés (Rescapée de Fiona Kidman, sans
parler de la vieille et seule traduction du Journal
d'Edith de Patricia Highsmith, sommet de l'inculture). Bref, je souhaiterais que vous deveniez acteurs du débat
en invitant traducteurs, spécialistes des métiers,
de l'histoire, du statut, des modes de traduction dans
différents pays. Vous pourriez, avec vos lecteurs,
établir un bêtisier incitant éditeurs et traducteurs
à contrôler les inepties et surtout faire émerger de
nouveaux traducteurs hors du sérail : invitation à
parler d'un livre non traduit, son univers et sa langue,
propositions de quelques pages avant la traduction
définitive… Retour au début
Dominique DouVous demandez ce que l'on attend de la critique littéraire et vous le demandez ici à vos lecteurs… Las, je ne puis répondre qu'en tant qu'écrivain.Aussi, je me demande si vous ne cherchez pas, à travers cette vaste interrogation, une " voix " nouvelle. Il me semblait cependant que vous l'aviez trouvée…
En même temps, nous voyons bien que vous cherchez une
" voie " nouvelle pour vous glisser au milieu
de cette tempête : vous avez commencé, en effet, de
vous promener en " villes ", cette fois de
manière formelle.
Est-ce bien nécessaire ? Ne le faisiez-vous pas avant
et autrement ? Je vois cette " différence "
poindre que vous souhaitez affirmer plus fort.
Il y a quelques années, lorsque je posai votre premier
numéro sur le bureau de la rédaction d'une émission
littéraire de télévision pour laquelle je travaillais
" Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? ", bien contente
de ma trouvaille, je ne vis que des moues dubitatives…
et jamais, durant les presque deux années de ma collaboration,
on n'accepta d'évoquer même votre mensuel. Manque d'intuition…
Je vois que votre voix semble s'écarter de votre propre
fidélité à ce premier numéro, si différent, et que
vous cherchez à vous appuyer sur autre chose, à demander
un assentiment avant de faire.
Tolstoï, répondant je crois à un neveu (ou un autre
jeune apprenti écrivain ?) qui voulait faire lire son
manuscrit à tout le monde avant de l'envoyer à un éditeur,
lui dit : " Ne fais jamais lire ton travail par
d'autres ; si tu te trompes, sois seul le responsable
de ton erreur ; et recommence. "
Tolstoï avait raison. Il faut toujours se tromper seul
aussi la responsabilité de l'erreur, si elle existait,
sera votre honneur.
Ne parler que de ce que l'on aime est la seule solution
ne pas perdre son temps avec le conflit, le ressentiment,
le négatif, ce sont des passions tristes.
Mais n'en parler qu'avec générosité et surtout avec
de la mémoire. Dans cette espèce de banalité originelle
de lecture où vous semblez être la plupart du temps
: l'enthousiasme généreux et le sédiment que les lectures
déposent en soi au fur et à mesure.
C'est cela, non, le métier de critique ? Retour au début
Francis RicardLa mauvaise critique littéraire, c'est ce qu'on trouve partout. À partir d'un dossier de presse, d'internet ou d'une simple couverture, le journaliste croise, coupe, colle, synthétise et prétend faire sien un jugement. Cela représente environ 99% de la critique actuelle en France. Lire un article c'est les lire tous. Ce journaliste a-t-il seulement lu le livre ou en a-t-il seulement entendu parler ? Sa posture est celle d'un suiveur.
La critique littéraire de qualité, celle que j'attends,
est rare, très rare, 1% maximum de ce qui se prétend
tel aujourd'hui. Le journaliste, mais dans ce cas ce
n'est plus un journaliste… a lu patiemment le livre
et il l'a lu jusqu'au bout. C'est un chercheur et un
découvreur. Il devance tout le monde, il est le premier
à mentionner un nom, un titre. Il a aimé le livre dont
il parle et il va chercher à comprendre et à dire pourquoi
il l'a aimé. À cet effet il va s'intéresser tout autant
à la structure de l'ouvrage qu'à son style, à son message
tout autant qu'à son sens. Il y croit et il défend
le texte.
Un bon critique littéraire creuse le livre, il désigne
au lecteur ce que ce dernier n'a peut-être pas su voir,
il établit des ponts avec d'autres livres, du même
auteur ou d'autres auteurs, il approfondit son analyse.
Un bon critique est plus intelligent que l'auteur et
que les lecteurs. S'il a besoin de la psychanalyse,
il s'y risque. S'il a besoin de l'Histoire ou de la
biographie, il en use.
Trop de critiques parlent de l'auteur, de sa vie quotidienne
etc. au détriment du texte à analyser, du plaisir du
texte dirait Roland Barthes. Un bon critique lit à
la loupe, parfois au microscope : tel mot à tel endroit,
telle virgule ou son absence, tel mot en trop ou en
moins. Il repère tels détails médités par l'auteur.
Le véritable auteur s'attache à cela essentiellement
: un bon critique le distingue.
Un bon critique littéraire enseigne et renseigne, il
apporte au lecteur des informations utiles. Il éclaire
le texte. Le mauvais critique ignore tout cela, il
ne rend compte que de l'histoire, voire il parle d'autre
chose.
Misère de la critique de la poésie qui raconte peu et
ne s'intéresse qu'aux mots. Comment en rendre compte
?
Peut-on s'adonner à ce travail savant aujourd'hui ?
Le critique en a-t-il le temps face à la profusion
des livres qu'il a à lire et dont il a à rendre compte
? Le lecteur attend-il cela d'un critique ? Le critique
littéraire possède t-il ces compétences universitaires
là ? Est-il expert en commentaire et explication de
texte ? Ce travail-là n'est-il possible que dans le
cadre d'une pré ou d'une postface ou d'un livre et
impossible dans la presse ? Le critique cède t-il à
diverses pressions éditoriales : rendement, rentabilité,
facilité, mode, copinage ? A-t-il peur de prendre des
risques au risque de se tromper et que son propre nom
ne reste dans l'Histoire que pour ses erreurs de jugement
? Faut-il parler des livres qu'on n'a pas aimés ?
Autant de questions auxquelles il faudrait aussi répondre
pour justifier plus précisément ce qu'est une critique
littéraire de qualité. Retour au début
François MinodLes critiques patentés ne sont pas les seuls à pouvoir émettre un avis sur la production littéraire française ou étrangère. Le lecteur que je suis a eu la chance d'être sélectionné pour participer à l'élection du livre France Télévision il y a maintenant six années. Je me souviens des échanges que nous avons eus avec des personnes qui, comme moi avaient été sélectionnées après une lettre de motivation. Le débat était animé de façon très discrète et très respectueuse de nos points de vue par Bernard Pivot et Bernard Rapp. Chacun des jurés défendait un auteur, je me souviens qu'en ce qui me concerne, je m'étais appliqué à défendre (avec 2 autres personnes) le livre d'Hélène Lenoir Le Magot de Momm. Les arguments avancés par les uns et les autres n'ont sans doute pas été suffisamment convaincants puisque ce livre n'a pas été retenu au tour suivant . Je me suis donc replié sur l'ouvrage de François Vallejo Madame Angeloso que j'avais également beaucoup apprécié mais qui ne m'avait pas autant troublé que le livre d'Hélène Lenoir, dans son questionnement sur le vivre ensemble de trois générations de femmes dans une maison un monde ? sans homme.
Le prix finalement a été attribué à François Vallejo
après des discussions très serrées qui opposaient Madame
Angeloso et Son Frère de Philippe Besson. On sait le
destin cinématographique de ce dernier, admirablement
adapté par Patrice Chéreau.
Mais revenons à la question que vous posez : "
Quelle critique littéraire attendez-vous aujourd'hui
? "
À la lumière de ma petite expérience, je dirais que
la critique littéraire peut être faite par différents
acteurs de la vie culturelle, sociale et citoyenne.
Il y a dans le tissu humain qui compose notre société
des gens de provenances sociales et culturelles différentes,
d'âges différents, qui sont passionnés par la littérature
et qui savent en parler. Avec leur sensibilité, leur
intelligence, leur préférence. Les associer comme
le fait France Télévision ou France Inter à participer
à la décision de choisir le livre lauréat est un acte
éminemment démocratique qui ne contredit pas les avis
que peuvent par ailleurs donner les professionnels
de la critique littéraire à condition que ceux-ci ne
soient pas trop conditionnés par les diktats du marketing
et de la vente. Le critique, qu'il soit professionnel
ou amateur éclairé se doit de parler des livres avec
passion et discernement mais sans calcul. C'est un
passeur dont le point de vue influencera nécessairement
le lecteur à condition qu'il puisse lui donner suffisamment
d'éléments pour que celui-ci décide d'acquérir ou pas
le livre dûment critiqué.
Avec l'avènement des technologies de l'information,
les contributeurs de la critique littéraire vont continuer
à se multiplier, et du coup, les positions dominantes
de certains critiques patentés risquent d'en pâtir,
ce qui au fond n'est pas un mal. Je pense qu'il faut
parier sur l'intelligence collective pour faire avancer
les choses et bousculer un peu les citadelles que certains
à tort ou à raison occupent. Ce qui est sûr c'est que
de nouveaux auteurs vont émerger, en dehors du système
classique d'édition et c'est peut-être une chance d'avoir
des contributeurs critiques d'horizons différents qui
permettront d'élargir et de faire connaître ces auteurs
talentueux qui, dans le système actuel n'auraient sans
doute jamais pu être connus et donc reconnus. Retour au début
Françoise GérardLa critique littÈraire doit s'intÈresser plus que jamais ‡ la production des trËs petites maisons d'Èdition. Le Matricule des Anges pourrait encore faire plus dans ce domaine.
Diversifier encore davantage les horizons, les origines
des textes, en puisant dans les catalogues quasi confidentiels
de ces toutes petites maisons qui continuent ‡ Èditer
envers et contre tout, preuve, s'il en fallait, qu'elles
se situent au plus prËs de l'enjeu littÈraire, qu'elles
en vivent, non pas en espËces sonnantes et trÈbuchantes
mais au sens vÈritable, celui d'une raison de vivre
car, sinon, pourquoi publieraient-elles des auteurs
peu susceptibles de devenir visibles ?
Or, ces auteurs invisibles nourrissent ‡ leur faÁon,
toute particuliËre, une littÈrature gÈnÈreuse qui a
besoin de toutes les voix. Mais combien ne s'expriment
pas, ou plus ? Retour au début
Freddy LuisLa critique littéraire doit aujourd'hui tamponner le coquillard dans la farine. D'un coup sec et nerveux.
Qu'est-ce à dire ? Qu'est-ce à entendre ?
Levez le chou, levez le mou, pas de fausse pudeur ;
la réponse est de l'autre côté.
Attrapez la nuance ! On n'est pas des binaires ou des
scories.
Faut se concentrer les enfants.
Je m'excuse, certes, pour ce style un peu baroque ;
mais je n'ai pas l'habitude de m'exprimer autrement.
Sauf quand je suis devant le ministre.
Là, je me gondole.
Passez muscade ! et avalez des arbalètes. Rendez-vous
au Matricule.
L'Ange du fromage a parlé. Retour au début
Gabriel BergouniouxUn Français a reçu en 2008 le prix Nobel de littérature. Depuis longtemps, tout lecteur francophone aurait dû être informé de celui qui est devenu de facto notre contemporain capital, et savoir pourquoi c'est à celui-là, plus qu'à tout autre, que revenait la palme. Il y va de la faute des écrivains : que ne se rangent-ils d'eux-mêmes en écoles qui se révèlent si commodes dès qu'il s'agit de dresser une cartographie des filiations et des antagonismes ? À moins que la faute n'incombe aux intercesseurs, de la presse et de l'édition, qui se sentent concernés par n'importe quel texte " intéressant où il y a quelque chose ", par exemple " un vrai travail sur la langue " ou une " réflexion très personnelle sur l'un des drames majeurs du siècle ". Avec tout ça, on n'ira pas bien loin. Et puis, le public a sa part de responsabilité " il n'est pas curieux, vous savez ". Ajoutez à cela la concurrence d'Internet, le désamour pour les études de lettres et, plus tangible, le décri de ce qui se monnaie peu, ou mal, dans le triomphe déclaré d'un conservatisme rapace et inculte. Alors, pourquoi ne pas s'assigner de nommer les quelques-uns qui comptent vraiment en explicitant pourquoi ? Une critique littéraire qui dépasse le transitoire, le fugitif, le contingent, pour énoncer en quoi tel écrit réalise véritablement aujourd'hui la littérature contemporaine, et pourquoi tant d'autres, même de ceux qui lui ressemblent le plus, non. Et pas seulement pour le roman ou la littérature de langue française (mais en éclairant d'un nouveau jour son passé). Le jury du Nobel a choisi le consensus autour de valeurs rendues exsangues par un emploi calculé (universalisme, humanisme, politiquement correct et écriture néo-classique) ? Raison de plus pour que, dans l'invention renouvelée de la culture, la critique, à la façon des grandes enquêtes littéraires ou des batailles d'idées des siècles passés, à son tour, invente des lecteurs. Retour au début
GérardUn livre, un vrai, est toujours une terre étrangère. Que la critique soit celle qui indique une entrée possible, dans toute sa nouveauté ; qu'elle ignore résolument le nom de celui qui écrit, ses réseaux, son entregent; qu'elle n'entende que la voix. Qu'elle ferme les yeux : qu'elle écoute si cette voix est juste ou non. Que rien d'autre ne compte ; ni les piles de livres vendus, ni les poses avantageuses sur 4e de couverture, ni les accointances. Ecouter si ça parle.
Si l'on procédait ainsi, on parlerait sans doute de moins de livres, d'autres livres. Et quelques choses me dit que l'on s'adresserait alors à davantage de lecteurs qui, percevant la force de l'ouvrage sous la sincérité de la critique, reprendrait le chemin des librairies.
Il faut que la critique échappe à ce qui a déjà tué le journalisme : la complaisance. A la place : le plaisir. Vrai. Retour au début
GwennDans un monde où chacun est de plus en plus préoccupé par ses propres souffrances, ses petites espérances ou ses grandes illusions, les média " reconnus " se sont taillé la part du lion et n'ont laissé que quelques zones de pénombre aux réels analystes et attentifs visionneurs de la littérature contemporaine.
Nous sommes encerclés de faux penseurs et d'illusionnistes
égocentriques qui tentent de nous faire consommer des
livres comme les aviculteurs gavent leurs oies.
Heureusement, quelques espaces restent vierges de cette
honteuse mascarade et nous donnent à découvrir, reconnaître,
aimer ou désapprouver les écrivains d'hier et d'aujourd'hui
: hourra et merci aux Matricule des Anges, à lire est un plaisir, le mot compte double et autres lecteurs assidus ou auteurs en herbe qui
partagent leurs joies et leurs peines littéraires ...
Grâce à eux nous pouvons espérer en un monde plus varié,
plus étrange, beaucoup moins neutre et rectiligne que
celui dont on tente de nous persuader qu'il est le
meilleur !
Longue vie aux critiques parallèles et non assermentés,
paix aux chercheurs de texte rare et encore mille mercis
pour vos splendides réalisations ! Retour au début
Jean-Baptiste Destremau (Romancier)Il est une certaine critique littéraire qui s'enorgueillit de préférer les textes sans lecteurs à ceux connus du public. Dans cette démarche du critique, il y a deux côtés, un versant clair qui consiste à se voir comme un découvreur de merveilles, comme celui qui, peut-être, saura trouver un Proust ou un Flaubert, et un côté moins reluisant, qui est de considérer que le succès populaire n'appelle que le mépris, et d'exercer sa jalousie à l'encontre de ceux qui ont réussi. Cette mauvaise habitude est une véritable mésestime du lecteur. Le critique ne doit-il pas garder à l'esprit que les lecteurs de romans sont aussi et souvent ses lecteurs ? Et que s'il veut élargir son cercle d'influence au-delà du microcosme, il doit pouvoir parler de tout avec le langage de tous.
Nous voulons une critique engagée, claire, analytique,
rationnelle, et qui fasse fi des préjugés de toute
sorte dont le milieu germanopratin sait se prévaloir.
On dit la littérature française nombriliste, en retard
sur son époque, décalée par rapport au reste du monde.
Nous voudrions qu'elle fût avant-gardiste, innovante
dans la forme comme dans les sujets qu'elle se choisit.
Nous aimerions que ses critiques en fussent les Héraults,
au pays des deux millions d'Écrivants.
Retour au début
Jean-Marie Barnaud" Qui l'aurait jugé ? Les Critiques !! "
Et donc, non ! Marchons avec Rimbaud : pas d'instance
de jugement.
C'est cette échappée hors des institutions et de leurs
normes toujours chiens de garde d'un ordre, par exemple
celui de la mode que j'attends de la critique : un
regard intempestif, à la fois de ce temps, et en même
temps loin de la doxa, quitte à risquer l'erreur ou
l'injustice, mais se tenant toujours dans l'invention.
Voyez Michon avec Rimbaud le fils...
Ce qui n'exclut pas la science universitaire, pourvu
qu'elle soit animée de sympathie, comme le fut Starobinski
pour Rousseau, ou Serres lisant Dom Juan à travers
Mauss, ou Deleuze déchiffrant la leçon des Sept Samouraïs,
ou Derrida interrogeant l'énigme de Celan : et alors
quelque chose s'ouvre dans l'œuvre jusque ici répertoriée,
cloisonnée ou encore ignorée, rejetée. Inconnue ou
simplement nouvelle.
Dans ce cas le texte critique lui-même fait œuvre, invente
un parcours vers ce qu'on ne soupçonnait pas encore
de son vis-à-vis, découvre que là se risque une "
contre-parole ", selon le mot de Celan dans Le
Méridien. Celle qui toujours échappe à la dictature
des codes.
Le plus difficile peut-être serait d'admettre que rien,
dans ce domaine, n'est possible, si l'admiration n'inspire
pas la démarche critique.
Cette idée va contre le principe d'objectivité.
Pourtant, c'est bien ce que j'espère de la critique
: qu'elle aime ce dont elle parle. Seule façon de m'en
communiquer le désir. Et qu'elle en révèle cependant
le caractère énigmatique : lecture d'une œuvre, lecture
de ce monde-ci, énigmes l'un et l'autre, et qui le
demeurent.
Voici le secret, c'est ce qu'écrit Deleuze dans Critique
et Clinique : " Faire exister, non pas juger.
S'il est si dégoûtant de juger, ce n'est pas parce
que tout se vaut, mais au contraire, parce que tout
ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu'en
défiant le jugement. "
Retour au début
Joël ClergetJ'attends une critique littéraire qui soit lectrice et écrivante, éveilleuse et ouvreuse, découvreuse de langues nouvelles. Qu'elle lise ce qui paraît, de façon la plus exhaustive possible, afin de rendre compte, même modestement, de la prolifération de l'édition actuelle, en sa diversité. La vitalité du désir inextinguible honore, en ces temps de disette, un nombre conséquent d'éditeurs, certes discrets, mais néanmoins fort audacieux. Je pense à Fissile, l'Amourier, l'Arachnoïde, Æncrages et tant d'autres. Qu'elle ose faire acte d'écriture, et ne se contente pas de simples bavardages, comme il en est trop dans la presse dogmatique et centralisée qui n'a, pour seul horizon, que les relations de potes à potes. Qu'elle parle de l'œuvre, des œuvres. Éveilleuse et ouvreuse, qu'elle nous entraîne à la découverte de textes que, sans elle, nous n'aurions pas lus. C'est ce que tente Le Matricule des Anges. Chaque numéro m'apporte un texte que je n'aurais pas connu autrement : Marie Didier, Emmanuelle Pagano, Antoine Emaz, par exemple. Qu'elle ouvre à une langue régénérée et régénérante, plus encore qu'à de soi-disant talents nouveaux. Je pense là à des auteurs comme André du Bouchet ou Patrick Laupin, dont l'œuvre est encore trop méconnue. Qu'elle ne cesse d'être une abeille intrépide, butinant le ciel de l'invisible, et la guêpe, improbable et turbulente, aiguillonnant du dard de sa plume acérée la ruche endormie des convenances. Qu'elle brave les censures et les censeurs, ceux de l'économie notamment. Qu'elle ne craigne pas de nous entretenir, à nouveau, des " classiques ". Saint John Perse, Henri Michaux, René Char restent inépuisables. Qu'elle s'ouvre aux rapports de la littérature à d'autres arts et à d'autres créations : peinture, sculpture, danse, dessin, cinéma, mise en scène, philosophie, psychanalyse, etc, afin de pas s'enfermer dans un genre établi qui, devenu unique, se fait si mauvais genre, et inique. Retour au début
Joël VernetJe n'ai pas le temps en regard du délai, mais je ne suis pas loin de penser que le mieux serait l'absence de critique, la suppression totale des Services de presse à des " journalistes " qui les revendent et la curiosité seule des lecteurs, le temps, la patience, les faisant cheminer vers de vrais livres et non du papier en conserve voué aux oubliettes !
Bon courage à vous Retour au début
Julie BouillonJe commence en me cachant derrière le grand Charles Baudelaire pour répondre à votre question. " Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique (…). Ainsi le meilleur compte rendu d'un tableau pourra être un sonnet ou une élégie. " Tout est donc affaire de souffle et de style.
Le Matricule des anges se distingue, pour moi, par la
qualité de l'écriture de celles et ceux qui parlent
de l'écriture des autres. L' article qui a du style
s'engage de deux manières : dans le travail réitéré
de l'écriture, qui en est également le sujet, et dans
le partage, mis en forme, de l'émoi du critique qui
est avant tout un lecteur. J'espère du critique qu'il
accepte de me restituer, autant que possible, son plaisir
de lecteur afin que, lisant cette joie, je me la réserve
à moi-même.
C'est pourquoi j'entasse consciencieusement, depuis
quelques années, toutes mes revues (pour quand j'aurai
décroché mon Capes, pour quand les enfants seront plus
grands, pour quand je serai très vieille…) comme autant
de promesses d'acheter enfin le livre d'un auteur avec
lequel il m'avait presque semblé m'être entretenue
moi-même. Cette impression, il me semble, provient
de la connivence discrète qui se lit dans les entretiens
d'auteurs.
Et cette chose, essentielle, sur laquelle auteurs et
critiques semblent se retrouver : dire quelque chose
de sincère sur l'expérience d'écrire.
Car enfin je m'en aperçois en écrivant ce petit texte
de début d'année et je vais oser cette confidence :
plus encore que de lire, les auteurs devisant avec
les anges me donnent envie d'écrire moi aussi. Surtout
ce que je veux dire par là, c'est que donner à lire
au public le versant ardu, pénible voire sacrificiel
de l'engagement des auteurs à écrire, c'est placer
le lecteur non plus comme un consommateur de livres
mais comme un actant du livre, s'il veut bien se donner
la peine d'éprouver à nouveau dans sa lecture intime
ce travail des auteurs. (…) J'apprécie donc particulièrement
qu'un critique littéraire ose l'intelligence de son
propre style : une intelligence discrète qui a confiance
en celles des lecteurs capables de retrouver celle
contenue dans les œuvres. Retour au début
Katherine L. BataiellieJ'attends d'une critique littéraire qu'elle me donne envie de me lever tôt, qu'elle fasse battre mon cœur plus vite, d'impatience.
J'attends d'une critique littéraire une langue qui m'enchante.
J'attends d'une critique littéraire l'espoir de (re)trouver
quelque chose d'important, oublié autrefois et enfin
ressurgi. J'attends qu'elle déchire autour de moi le
brouillard où je me tenais, qu'elle ouvre une brèche
dans un mur par où je vais apercevoir un morceau de
monde inconnu, terriblement attrayant.
J'attends d'une critique littéraire qu'elle m'amène
à me tourner vers le crayon sur ma table de chevet,
dans la nuit, pour noter comme essentiel le nom de
l'auteur, du livre, qu'il me faut lire, en urgence.
Dès que j'aurai fini de perdre mon temps à dormir.
Retour au début
Larck MaackEn tant que « grand lecteur », auteure, animatrice d’ateliers d’écriture et ex-bibliothécaire, je suis toujours à l’affût de découvertes et de lectures roboratives qu’il s’agisse de publications contemporaines ou de « classiques ».
Sans l’aide de la critique, le choix (forcément éliminatoire) et le ciblage des textes intéressants sont une tâche très difficultueuse face à la masse des parutions nationales et internationales et, ce, dans tous les genres.
Il est donc indispensable que la critique soit ouverte, curieuse, impartiale, approfondie et rigoureuse, libre de toute influence et enjeux commerciaux dans la tentative de donner le goût de la lecture sinon la passion, de favoriser la transmission des patrimoines linguistiques et culturels et de contrebalancer le matraquage médiatique qui cible trop souvent la facilité, la consommation stérile, les chiffres de vente et la « pipolisation » de certains auteurs. À ce titre, on déplore la disparition des émissions littéraires, les vraies, de la télévision. Et vive la radio !
La meilleure critique littéraire qui existe aujourd’hui en France privilégie le support papier à part quelques exceptions comme le blog de Pierre Assouline, par exemple.
La critique littéraire doit, en particulier, s’attacher à détecter et informer sur les « pépites » à tirage confidentiel, publiées à hauts risques par les « petits » éditeurs courageux et passionnés découvreurs de talents, qui seront peut-être les classiques de demain. Elle doit également être en phase avec l’évolution du monde et des sociétés humaines afin de faire connaître les œuvres visionnaires et universelles.
Les aspects formels des œuvres et travaux créatifs et innovants sur la langue et sa « musique » sont trop peu souvent analysés et soulignés, la critique se limitant à un résumé du contenu et de l’intrigue.
Pour tous ces arguments évoqués (non exhaustifs), la critique littéraire est une activité périlleuse et vaste qui s’apparente au sacerdoce et à la vocation. Elle doit être pratiquée comme un métier, au sens noble du terme, plus, une mission de « traducteur-interprète-passeur-transmetteur » dans l’objectif d’éveil des esprits et d’évolution des consciences et du sens… critique. Retour au début
Caroline LeboucqJe pense souvent à cette scène du film de François Truffaut, L'Amour en fuite. Antoine Doinel accompagne son fils à la gare de Lyon et lui donne ses derniers conseils avant que le train démarre :
- Travaille bien ton violon, Alphonse. Si tu travailles
bien et si tu es doué, tu deviendras un grand musicien.
- Et si je travaille mal ?
- Si tu travailles mal et si tu fais plein de fausses
notes, et bien, tu seras critique musical.
À travers son personnage, son double fictionnel, François
Truffaut fait une allusion à peine déguisée au 7e Art.
Lui-même critique avant d'être réalisateur, peut-être
voulait-il dénoncer une profession composée de gens
qui ont une connaissance technique, théorique du cinéma
sans oser s'y frotter concrètement ? Par manque de
talent ? C'est ce qu'il insinue par la bouche de Jean-Pierre
Léaud. Peut-être par manque d'audace ?, pourrais-je
ajouter.
Si je fais glisser sa réflexion vers le domaine littéraire,
la critique ne serait faite que par des écrivains ratés
? Céline ne se privait pas de l'écrire : " Ce
sont les ratés les plus rances qui décrètent le goût
du jour ! " Si cela était le cas, pourquoi écouterions-nous
encore les avis d'untel ou d'unetelle, la frustration
n'entraînant pas l'impartialité, faussant le jugement,
aigrissant le meilleur de l'humain. Bien sûr, certains
s'exercent parfois à porter les deux casquettes, sans
grand talent d'un côté, sans grande crédibilité de
l'autre. Que demande-t-on à la critique littéraire,
sinon une lecture anticipée, lucide, et passionnée
de ce que nous trouverons sur les rayons des libraires
? Si je la juge sincère, je lui accorde ma confiance.
Mieux qu'une quatrième de couverture insuffisante ou
erronée, la critique me guide, m'aide à faire des choix,
des découvertes, m'invite sur des chemins qui m'étaient
jusque-là inconnus.
Pour en revenir au film, L'Amour en fuite, Antoine Doinel
est l'auteur d'un roman, Les Salades de l'amour une
auto-fiction, dirait-on aujourd'hui dans lequel il
raconte ses amours passées. On ne sait pas ce que la
critique en a pensé, mais Colette, son ex, le trouve
chez un bouquiniste, un an après sa parution. Ce n'est
pas bon signe… Retour au début
Maria ZakiJe voudrais que la critique littéraire d'aujourd'hui s'éloigne du désir, même provisoire, de classer et de déclasser les auteurs et leurs œuvres selon des critères préétablis, définis et malheureusement définitifs. Qu'elle se soumette aux fluctuations du temps, qu'elle s'incarne dans le devenir en se détachant de l'immobilité qui la menace à tout instant.
La critique doit être une sorte de jeu, avec ce que
cela suppose d'agilité et de souplesse mais aussi d'aplomb
et de persévérance, faire place à la relativité du
goût, à l'évolution des sensibilités, aux ruptures
et aux continuités, aux relations entre différents
aspects de la culture humaine, car aucun domaine de
cette culture ne se développe sans entretenir quelque
lien avec tous les autres.
Lorsqu'il fait de la mobilité sa qualité, le critique
refuse d'aborder les œuvres en fonction de partis pris
esthétiques trop limitatifs, il réussit à se tenir
sur le lieu dit neutre, où à la fois tout peut arriver,
et rien ne peut arriver. Dans ce lieu très singulier
par où l'Autre (le critique) s'introduit dans l'œuvre
de l'Un (l'écrivain), une rencontre peut advenir et
le critique devient alors un critique génial au regard
visionnaire, un Homme à qui seule l'intelligence propre
aura permis de pénétrer l'originalité et la force d'une
œuvre incomprise ou négligée par d'autres critiques
littéraires attitrés.
Plus de mobilité et de perspicacité pour ouvrir de nouveaux
horizons ! Retour au début
Maryse MartinandJ'aimerais pouvoir mentir : la critique littéraire est importante pour moi, sans que je sache, a priori, comment la définir. J'ai toujours souhaité que rien, ni personne n'intervienne entre moi et le texte que je découvre, un passage sans aucun médiateur. Or, c'est impossible. Je rentre dans cet univers de l'écrit avec cette crainte, chez moi bien ancrée, de me tromper.
Les universiatires et (d'une façon plus générale) ceux
du Grand Corps, statuent en techniciens sur la place
à accorder à Pierre et à Paul, les professionnels de
l'édition sont rivés à leurs bandeaux, quant à la presse
et à la télévision, elles nous ingurgitent ceux qui
ont une bonne image. Rien qui relève de la critique
littéraire. Je ne citerai ni Molière, ni d'Alembert.
Il y a quelque prétention à vouloir théoriser sur le
savoir-faire de ceux qui peuvent monter ou démonter
une cote en déterminant ce qui, à leurs yeux, a valeur
littéraire.
Quelques remarques. Mon jugement a peu de poids face
à ces spécialistes de tout poil. Je lis avec un groupe,
je fréquente les bibliothèques, les librairies, j'échange
beaucoup à propos des livres. Je suis amenée à aller
dans toutes les directions et à formuler des points
de vue qui conduiront d'autres gens à lire et peut-être
à engager une discussion. Je cherche alors les articles
qui pourront m'aider à construire mon argumentation
afin de dépasser réactions instinctives ou spontanées.
Ce n'est pas une estampille de référence que je veux
mais un avis simple et sincère sur la valeur littéraire
et l'intérêt que présente le texte que je viens de
lire. Je souhaite des critiques sans fanfaronnades
ni provocation dépassant le cénacle avant-gardiste
de pseudo-intellectuels en mal de sujets.
Écrire, être publié et lu rejoint le mystère de la création
et la critique littéraire constituera l'engrenage nécessaire
pour que s'enclenche le mouvement indispensable entre
l'écrivain et son lecteur. Retour au début
Nadège VidalJe consulte un peu les critiques littéraires mais pas trop. Je lis en moyenne trois livres par semaine Je me fie au bouche à oreille, aux maisons d'édition (Minuit, Pol, Verdier, Corti etc.) j'achète aussi des livres au hasard. Et je fais souvent de belles découvertes. Il me semble que les critiques littéraires s'attachent davantage au fond qu'à la forme (si on peut dissocier les deux…) et parlent tous, trop souvent, des mêmes livres. Or, si comme dit l'autre, le style c'est le fond qui remonte à la forme, l'analyse de l'écriture manque souvent à l'appel.
Retour au début
Nicolas SauvageCe que j'attends de la critique littéraire (ou plutôt d'un critique litteraire) 1. m'aider à choisir
Choisir un livre seul, c'est au moins aussi compliqué
que de choisir une bouteille de vin (une première ou
quatrième de couverture, une étiquette, souvent ne
nous disent rien, ou nous parlent d'inconnu).
Via quelques lignes d'un article, le critique va donner
envie de lire, donc de chercher, trouver un livre que
nous n'avions pas forcément en tête. Joli concours
de circonstances que de tomber sur cet article et de
s'y intéresser. Il faut donc que ces lignes soient
bien ciselées pour qu'elles attirent notre attention,
nous parlent et provoquent le déclic.
Par exemple, sans le numéro spécial du Matricule, je
n'aurais pas lu en 2008 un recueil d'Antoine Emaz,
poète que je ne connaissais pas.
Ainsi, se sentir moins seul par rapport au désir de
lecture, et faire le pas pour choisir et partager. 2. m'aider à comprendre
Comprendre un livre seul, ça n'arrive pas à tous les
coups. Mais souvent les écrits qui parlent de l'écriture
sont bien ennuyeux. Plutôt que perdre trop de temps
à lire sur un livre, lisons donc ce livre directement.
Et pourtant, quand le critique devient écrivain en
parlant d'un autre (par exemple, Sur Racine de Roland
Barthes), une telle double lecture devient redécouverte. 3. paraphraser ?
Paraphraser, ça fait parfois aussi partie du jeu de
la critique.
Alors paraphrasons (même en la détournant…) la dernière
phrase d'un film de Maurice Pialat (aimait-il les critiques
?) : " le critique littéraire, c'était mon ami
".
Bon anniversaire aux Anges ! Retour au début
Paola AuthierQu'est-ce que vous attendez d'une critique littéraire ? : la question me paraît mieux posée ainsi. Car si l'on lit une critique littéraire c'est pour y trouver des informations concernant les livres qui viennent d'être publiés. Information tout d'abord sur l'ouvrage : l'auteur, le contenu, ce que tel ouvrage ouvre comme horizons, quels questionnements il propose au lecteur, le style.
Pourquoi choisissez-vous de lire tel livre que tel autre
livre ? La question pourrait être posée ainsi. C'est
par et grâce aux informations que nous obtenons des
critiques littéraires que nous faisons notre choix
de lecture.
La critique littéraire doit être l'" ami "
qui vous parle d'un livre qu'il a lu et qui vous donne
envie de le lire. Parce qu'il en parle avec conviction,
avec sincérité, avec l'expérience du voyage entrepris
avec l'auteur. Une critique vivante et authentique.
La critique littéraire doit être le " maître "
qui apprend au disciple à discerner les courants littéraires
porteurs de notre vision du monde, les thèmes nouveaux
qui apparaissent. Une critique thématique qui regrouperait
les ouvrages, les mettrait en perspective.
La critique littéraire doit être enfin le " aiguillon
" qui nous invite à avancer dans la forêt des
publications et à faire nos choix. Retour au début
Ph-G. MaisonAvertissement - Écrivain, soit ! Donc embrasser profession de ce qui est hors de l'entendement du vulgum pecus. Terrifiante prérogative de la fonction : notre petit
créateur doit se faire à l'idée de n'être qu'exceptionnellement
" debrieffé " sur ses écrits par l'U.T. (l'Ultime
Tribunal). Peu de compte à rendre donc, et auprès de
qui ? Etes-vous (sommes-nous) en droit ou en devoir de juger
prosateurs et poètes ? Et s'il y avait un créneau un jour, une semaine dans
l'agenda surchargé de Dieu, réservé au jugement dernier
de chaque littérateur ? On apporterait la balance à
double fléau pour y comparer, en vrac, le poids des
mots réconfortants, des idées franches et des propos
clairs à celui des verbes acculant le lecteur au désespoir,
des phrases bâclées et des accords de guingois. Viendrait alors la longue supplique des victimes demandant
réparation des dégâts causés à leur conscience, des
doutes immiscés dans leur belle et innocente certitude.
Un autre chœur de fidèles venant a contrario encenser
le plumitif pour lui avoir ouvert les yeux sur l'improbable
marche du monde et parfois au-delà. Tomberait enfin le jugement, immédiatement suivi de
son impitoyable exécution. Péroraison - Aux dernières heures de sa vie, l'écrivain
s'abîme sur ses propres lignes, s'empale sur ses formulations
incisives, s'étouffe de sa langue une logorrhée glaireuse
obstrue les alvéoles de ses poumons régurgitant son
verbe par paquets. Retour au début
Philippe AtteyTout d'abord, avoir le désir de lire un ou plusieurs ouvrages présentés. Et comme je ne peux pas lire tout ce qui est proposé, je dois ne retenir que ceux qui vont répondre à mes curiosités du moment tout en restant attentif à ce qui est publié et que vous avez jugé digne de porter à notre connaissance.
Cette information critique que je recherche, est à double entrée. Avoir une connaissance de ce qui est publié par les auteurs qui sont de votre environnement littéraire, et recevoir une information sur le contenu et la structure de l'ouvrage. Si la première information doit être succinte et brève, la seconde doit répondre à plusieurs critères que j'attends, maintenant, du critique : son impression subjective, son émotion, sa sensibilité, son récit de l'ouvrage, doivent me présenter ce qui en fait l'intérêt. C'est de celui-ci dont il s'agit et non de l'auteur. Mais cela n'est pas suffisant, j'aimerais que la critique donne aussi autre chose. Une analyse plus formelle de l'écriture, par une réflexion sur la structure de la phrase, sur le vocabulaire, sur la syntaxe aussi, faisant ressortir ainsi ce qui est spécifique au livre analysé. (La critique type universitaire est, pour moi, d'un grand ennui et souvent du verbiage pour faire plaisir aux copains dans un langage de haute qualité !!!)
Cette critique que j'attends doit être sobre, concise.
Voici donc ce que doit être une critique contemporaire, à la fois un idéal et une utopie, en dehors des habitudes de maintenant.
Concernant votre magazine, son contenu et les diverses rubriques sont pour moi une excellente information même si, parfois, elles sont un peu longues ou complaisantes. J'apprécie, particulièrement, celle sur les écrivains oubliés qui sont souvent la révélation de pépites littéraires. Retour au début
Philippe RahmyQuand tu as écrit ton livre et que tu descends en ville, hirsute, un rasoir à la main comme dans la chanson de Balavoine, il se peut qu'on repère ton éclat de famine, derrière la vitrine du Matricule Desanges où on fait aussi métier de lame. On te tire par la manche, c'est bien, et on te coupe les cheveux en quatre, on te fait la barbe et la tête au carré. Quand tu ressors de chez Desanges, on te croirait presque humain. Mais avant de te laisser filer, quand tu es vissé sur le fauteuil pneumatique, on te cause, chacun sait qu'il n'y a pas plus causant qu'un coiffeur. Et toi, tu fais le bonhomme, tu te sens soudain comme Clint dans " Le Bon, la Brute et le Truand ", tu fixes le rasoir l'air de rien, le doigt sur la gâchette sous ta serviette chaude. Évidemment, une fois rasé, Clint reste Clint, mais pas toi qui ressors raboté les tripes à l'air, sanguinolent sur le trottoir, trottinant, claudiquant, dans ton costume d'écrivain. Chacun sait que l'amour est une manière de différer le viol, chacun sait aussi que les barbiers sont pressés, et que Jack l'Eventreur appartenait à la confrérie du chignon. Alors qu'attendre de la critique ? À coup sûr, qu'elle recommence, puisqu'en écrivant, on se met à poil. Retour au début
Philippe WillocqA bien des égards, la critique littéraire aujourd'hui s'est affranchie des idéologies, doctrines et systèmes de réflexion dans lesquels certains auraient voulu la circonscrire. C'est que la littérature contemporaine l'a forcée par son extraordinaire dynamisme à se dépasser, bousculant au passage les frontières bienséantes du dire et du dicible. Ne pas prendre en compte cette " prodigieuse vitalité ", l'expression est de Dominique Viart et de Bruno Vercier (La littérature française au présent, Paris, Bordas, 2008, p. 525), serait ignorer la liberté assumée par tous les acteurs, de près ou de loin, impliqués dans son épanouissement. Parmi ces intervenants, l'écrivain contemporain occupe une place à part puisqu'il n'hésite pas, suivant les cas, à aborder, déborder, parfois même " saborder " ses propres sujets d'écriture. Son insatiable exploration se fait fi des conventions communément admises entre son écrit, le lecteur et la société, convenances et connivences faussement balisées d'une relation biaisée d'altérité. À côté de cette dynamique incoercible, sa résistance à toute certitude lui donne l'avantage d'être acteur au-delà de son rôle d'écrivain ou d'auteur. Romancier, poète, essayiste, dramaturge, critique… aucun domaine de l'écriture ne lui échappe lorsque son exploration rencontre l'aspiration d'un public en quête de réflexion. À l'image de cette attitude, qui décidément ne respecte plus que ses propres règles, la critique littéraire devrait s'accorder tous les droits pour fonder dans son principe de cohérence et de pertinence l'écheveau de sa propre révolution. Mais n'est-elle pas en train de le faire ? Retour au début
Sylvie DurbecD'abord qu'elle soit véritablement littéraire.
Ce qui de prime abord peut sembler une tautologie. Mais
ne l'est pas tant que ça.
Nous sommes assommés de livres au moment où nous en
manquons le plus.
Parcourir les différents suppléments " littéraires
" des quotidiens est révélateur. On ne propose
au lecteur que ce qui vient de sortir au risque de
faire mourir un livre dès qu'il est publié depuis quelques
mois. Etonnant d'ailleurs comme le consensus se fait
vite : d'un journal à un magazine, ce sont les mêmes
livres que l'on retrouve. Peu de voix discordantes.
Il n'est plus question d'analyser et de formuler un
jugement mais plutôt d'écrire un éloge, non pas de
l'écriture et de sa singularité, mais de la nouveauté
en tant que telle : un livre vient de sortir et il
faut en faire la promotion.
Lorsque sur France Culture une émission littéraire est
consacrée à E.O.Schmidt, vous pouvez mesurer l'avancement
du désastre.
Un désastre qui se mesure à la place réservée à la littérature
dans le monde de la culture. Ensuite, qu'elle soit libre et audacieuse en ses choix.
Car il s'agit, dans une critique véritablement littéraire,
de mettre en jeu une capacité d'investigation, de curiosité
que le marché du livre ne permet pas. La petite édition
propose souvent des livres novateurs. La date de publication
d'un livre n'est pas un critère suffisant.
Du coup, la poésie trouve sa place, le lecteur pourra
partir à la découverte d'une écriture. Car la critique
littéraire est un métier et une passion, le lecteur,
même le plus passionné, ne pouvant passer son temps
à découvrir des livres, au gré des bibliothèques et
des librairies. Nous attendons aussi de la critique littéraire qu'elle
montre les véritables enjeux de la littérature aujourd'hui.
Le monde dans lequel nous vivons est une étrange chose
: nous ne savons plus si nous en faisons partie ou
si, au contraire, nous restons définitivement, à la
porte. Si loin du livre que soit ce monde mondialisé,
la littérature a toujours la force de l'interroger
et de le montrer sous des aspects inattendus. Si, comme
le redoutait Walter Benjamin, l'homme occidental ne
peut plus raconter d'histoires depuis la Grande Guerre,
la littérature existe encore, ici et ailleurs, puisant
de nouvelles formes qui transgressent les genres. La
critique littéraire se doit d'être exigeante et attentive
à ces changements. Littérature du colonisé qui réinvente
la littérature du colonisateur, littératures mineures
dont parlait Deleuze, du régional opposé au national,
à voir du côté de Robert Walser par exemple, littérature
des marges.
Edward Said pourrait nous servir de conclusion, lui
qui, à sa manière si fructueuse a su ouvrir des voies
à la critique littéraire en montrant comment "
l'exil, l'immigration et la traversée des frontières
sont des expériences qui peuvent nous fournir de nouvelles
formes narratives ", permettant ainsi au lecteur
d'entrevoir ce que John Berger appelle " d'autres
façons de raconter ". Retour au début
Thierry ErmakoffAutrefois, lorsque j'exerçais les fonctions de directeur de bibliothèque, tout doit nous être pardonné, j'usais de la critique comme d'une sorte d'aiguillon : les bons critiques me permettaient de devenir curieux pour moi, pour les autres, de m'ouvrir à des genres qui me paraissaient totalement hermétiques : l'épistémologie, la poésie publiée chez Obsidiane, par exemple, le théâtre, la bande dessinée publiée à l'Association, et j'en passe. J'ai découvert Papini, Harry Alis, grâce aux bons soins d'Eric Dussert et du Temps qu'il fait, les éditions du Lérot, Champ Vallon, et aussi Laffont et sa remarquable collection " Pavillons ", on n'en finirait pas. J'ai donc ainsi commencé, complété, des collections, des œuvres, suivi les auteurs, comme dit ou dirait Noelle Balley dans le "bibliothécais sans peine » paru dans l’excellent « Bulletin des bibliothèques de France »,tome 3, 2007 (en ligne gratuitement).
Et ce, bien sûr, grâce aux deniers publics : au fond, la satisfaction que je peux leur restituer, à tous ces bons critiques (ceux d’hier, de la très défunte revue « Préfaces », à ceux d’aujourd’hui, ceux de la nouvelle « revue internationale des livres et des idées »), c’est bien celle là : avoir permis que le service public soit précisément à sa place : mis à la disposition du public, en permettant que se rencontrent d’improbables auteurs et d’aléatoires lecteurs ; et il me faut bien avouer qu’aujourd’hui, mes lointains successeurs doivent s’arracher ongles et cheveux, se mordre les doigts, devant tant d’ouvrages à rotation lente, voire très lente, entassés là. Comment désherber tous ces fonds (voir l’article de Noelle Balley ci-dessus), comment se débarrasser une bonne fois pour toutes de tout ce fatras, qui semble n’avoir ni queue et surtout ni tête ? (Se demandait avec un soupçon de panique cette bibliothécaire, récemment encore, sur les ondes de la Toile.)
Ce que j’apprécie des critiques, c’est qu’ils me parlent aussi, surtout, d’autre chose que de littérature, de philosophie, de sciences : la vraie vie est ailleurs. Je sais gré à Bernard Frank de m’avoir donné le goût des mots et des dictionnaires, lui qui ne s’en séparait jamais, même en vacances, de m’avoir appris que Rossini fourrait ses macaronis avec une seringue spéciale, en argent, et que Alan Alexander Milne est l’auteur de Winnie the Pooh. A Alexandre Vialatte de me signaler ce phénomène curieux des petites-vieilles-qui-remontaient –les –pentes, et ne les descendaient jamais. Et à Thierry Guichard de me donner des nouvelles des beaux yeux bleus de Marcelline.
C'est dire si la critique, les critiques, n'ont pas
à être pressés. On l'est bien assez comme ça, entre
les bus, les enfants, le Darcos, et ces milliards qui
n'existent pas pour le RSA et qui, d'un seul coup,
hop, réapparaissent, comme s'il en pleuvait. Il faut
donc prendre son temps : de dénicher ce qui peut nous
manquer, surtout à moi qui, bien que vivant à Villeurbanne,
ai gardé une âme de conseiller général, donc un peu
rustique et éloigné de tout, dans son canton.
Et maintenant que, appelé à d'autres exactions, je ne
bourre plus les linéaires (voir " le " Noelle
Balley, ci-dessus) des bibliothèques publiques d'auteurs
étranges, je continue à lire assidument les critiques
: il m'arrive (trop) souvent d'acheter (trop) de livres.
Mais j'ai surtout la joie et le bonheur de remplir
les cahiers de suggestions des bibliothèques : enfin,
quand ils existent. Retour au début
Veronique MarroAnge fidèle depuis quelques années, je me permets, puisque l'occasion nous en est laissée, de donner un avis à cette interrogation passionnante qui constitue le cœur d'un travail collectif (vous critiques, nous lecteurs) : " Quelle critique littéraire attends-je, aujourd'hui ? " Car à vrai dire, c'est également une réflexion que je me pose également à un autre bout de cette " chaîne du livre " que nous tentons, chacun à notre manière, de défendre : nous aussi dans nos choix, même combat !
Mais votre question donnant déjà un embryon de réponse,
tautologie oblige, critique littéraire relèverait pour
moi d'une profession (de foi), voire d'une éthique,
soit la tentative d'exercer un regard le plus exhaustif
possible mais aussi le plus aigu sur la littérature.
Ce qui suppose bien entendu l'engagement envers ce
sacerdoce vital bien connu (on connaît si peu d'autres
vices aussi vertueux…) : lire, lire, lire ! À partir
de cette solitude plutôt bien partagée, il s'agit de
faire un tri subjectif, souvent implacable pour d'autres
lecteurs : ne pas se laisser berner par les sirènes
sur un auteur (s'en méfier plutôt comme de la peste,
comme vous qui œuvrez dans l'ombre, chers Anges protecteurs),
mais se laisser guider par un œil averti et distancié.
Donc ne pas tomber dans le facile et débilisant "
tout est bon " (ou son contraire), mais être "
critique " à part entière : argumenter quand tel
livre est nul ou décevant, même si on se met à dos
une bonne partie de la dite intelligentsia médiatico-politico-culturelle
(ouf !)… Ce qui suppose donc une bonne dose d'indépendance
pour être critique littéraire, à notre avis, non ?
C'est un point crucial de la réflexion ! De même, je
trouve indispensable de mettre en avant des livres
pointus, difficiles (ou soi-disant tels) donc dont
on n'entend pas du tout parler ailleurs : car un critique
littéraire (comme l'écrivain) doit s'attacher à une
qualité d'écriture, le livre ne racontant pas une jolie
histoire pour distraire un peuple (en crise)… Ne pas
répondre à une demande, mais faire une véritable offre,
aussi dérangeante soit-elle, en fin de compte. Mais
comme je vois que je réponds à votre question en faisant
votre portrait élogieux, je vous dirais donc que j'ai
trouvé dans le MdA tout ce que j'attendais d'une critique
littéraire. Restez comme vous êtes et longue vie à
vous ! Retour au début
Yves BouvetUn pâle soleil d'hiver illumine les collines de Galilée. Un peu plus de cent kilomètres au Sud on se bat alors qu'ici, à Haïfa, tout est calme. Aussi, dans ce contexte, discourir de la critique littéraire paraît un peu décalé mais les mots auront peut être le dessus.
Critique : Art d'analyser ou de juger une œuvre littéraire
ou artistique.
J'aime toujours en ouvrant un dictionnaire pour chercher
un mot regarder ceux qui se trouvent avant et après
celui que je cherchais. Je trouve ainsi critérium :
épreuve sportive permettant à des concurrents de se
qualifier. Une allusion ironique sans doute à quelques
prix littéraires fameux et croassement : cri du corbeau
qui n'est pas sans rappeler Lafontaine. Bien des écrivains
par trop encensés par les renards de la critique y
ont laissé des plumes si je puis dire. Et si je regarde
à littérature je trouve : ensemble des œuvres écrites
ou orales auxquelles on reconnaît une finalité artistique.
Le " on " désigne là sans doute tout aussi
bien les critiques littéraires, sentinelles de reconnaissance
ou le lecteur final qui décidera de la postérité des
dites œuvres.
Vivant à l'étranger je n'ai pas la chance d'avoir un
bon libraire francophone à coté de chez moi. Je ne
peux donc que me fier aux critiques pour élargir mon
champ littéraire, perdu que je suis devant les tonnes
de papier imprimé. J'ai besoin d'un filtre pour me
signaler d'autres textes que ceux que je serai enclin
de lire à partir des coups de cœur des auteurs que
j'apprécie. Mais comment choisir le filtre. Facile
il y a quelques années la chose devient plus floue
avec Internet. Entre sites et blogs on peut facilement
passer des heures sur la toile avant de sectionner
les heureux élus qui tomberont alors dans la catégorie
des favoris.
Sentinelles, filtres de la chose imprimée ou publiée
sur la toile, voilà ce que j'attends des critiques
littéraires avec un seul leitmotiv : faire partager
à celui qui vous lit l'émotion que vous avez eu en
lisant le texte analysé. Retour au début
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